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L'Echiquier de Papier

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Par :Roi_des_aulnes
Genre :Réaliste
Statut :Terminée
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Chapitre 2 : Journal Rouge, p 765

Publié le 29/02/2012 à 23h18

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«8 juin 2007,

Encore une dure journée aujourd'hui.

Mais cela a peu d'importance. Cela fait six mois que j'ai commencé ce journal, et il faut le fêter dignement. Ce qui n'était auparavant qu'un petit feuillet sur ma table prend maintenant l'apparence d'un véritable annuaire. C'est assez impressionnant, et je ne nie pas que j'en tire une certaine fierté.

Il me faut pourtant analyser et détailler pour voir si mes objectifs ont été atteint. Voir si le logos que j'ai toujours voulu suivre s'est ouvert à moi. Si je suis vraiment devenu quelqu'un.

Oui. Incontestablement je ne suis plus tout à fait le même. Je regarde aujourd'hui les premières pages comme on peut voir les photos de son enfance. La logique, cette irrépressible logique, m'a saisie et m'a dévorée, tout entier, dès les premiers feuillets. Si des yeux se posaient sur moi aujourd'hui, et regardaient mes mains tachetées d'encre, et la ferveur par laquelle je suis le fil de mes mots, ils crieraient à la drogue, à l'obsession, peut-être. Certaines de mes impressions, dans les longues attentes vaines d'un temps qui passe, ont parfois approuvée cette idée. J'ai pensé à arrêter. Pensé. Mais aujourd'hui, alors que la plume écrit, et que mon cœur suit avec sérénité les grandes réflexions de l'encre, je comprends que je n'ai fait qu'avoir peur, et que je me cachais de la vérité. Parce que rien ici n'est fixe, et face à mon bureau, ici, je suis simplement le plus puissant des hommes.

Car les livres ont des pouvoirs. Depuis plus d'un millénaire, le tiers de l'humanité a décidé de synthétiser la parole de Dieu dans l'encre sainte des sourates. L'Occident s'est réfugié derrière les quatre portes de l'Evangile, et quand il a voulu se révolter contre elles, c'est dans les bras d'autres phrases rouges et brunes qu'il s'est jeté. Beaucoup ont compris cela. Mais la plupart ne sont pas allés jusqu'au bout du raisonnement, n'ont pas voulu, si j'ose dire, écrire cette pensée folle: Vous obéissez aux livres ? Alors écrivez le vôtre. Ce journal, cher journal, est mon Coran, et mes seuls Dieux sont les pièces de mon jeu qui m'obéissent contre les forces de l'ombre.

Mais rien n'est jamais aussi simple. Alors que j'avançais, nouveau-né par le pouvoir de la logique et des mots, j'ai réalisé que dans la toile de l'échiquier se dessinaient des fractures, et que mon camp brûlait de nouveaux conflits. Il y a des éléments contradictoires, et mon journal se craquelle face à deux raisonnements. Tentons de comprendre de quoi il en retourne : je préfère ne pas éviter la question, et laisser cette merveille pourrir dans mon ami.

Deux mondes. Celui des actes et celui des promesses. L'un d'entre eux, je le rêve la nuit, et l'autre, je le rencontre à l'aube.

J'ai dit autrefois que je voulais narrer mon passé, mon passé immédiat comme mon passé le plus lointain. Je veux peindre l'ensemble des yeux qui se sont tournés vers moi, le sang que j'ai vu couler, et mes innombrables pleurs. Je veux qu'ils forment une toile de fond et que je recherche un sens dans toutes ces ténèbres.

L'ombre que dévaste mes signes est celle de l'incertitude. Chaque soir, la grande machinerie de l'encre dissipe les toiles et regarde ce que je suis. Je suis un être blessé et seul, je suis un homme ambitieux, je suis l'homme que personne ne voit et que tout le monde écoute. Je suis l'homme que Sani Ubraa a fait disparaître, en disparaissant elle-même. Le tracé noir sur la feuille quadrillée m'a révélé et me fait vivre, et la nuit venant, en allumant mon tabac, je sais enfin qui je suis, et je pleure sur mon sort en m'endormant d'un si merveilleux désespoir.

Le second me fait vivre. En dressant les pièces qui m'oppose à l'univers, il me montre mes idéaux et mes rêves, et les moyens de les réaliser. Ce que je dois faire. Ces écrits sont plus rares que de l'eau dans un désert, mais j'ai conscience de leur valeur. Ils sont un autre que moi. Plus froid, plus grand aussi, et rempli d'une glaciale ambition. C'est la voix blanche que je dois suivre, c'est ma conscience et c'est mon messie.

Ces deux reflets ne sont pas forcément opposables. Par pour tout le monde. Mais chez moi, celui que j'étais et celui que je dois devenir sont radicalement opposés. Actuellement, je ne me déteste pas : je suis juste incapable de me comprendre. Il y a trop d'incohérences, trop de faiblesses, trop de compromis avec l'univers. Mon idéal existe, il a des rêves et une consistance. Mais mon passé n'est que subi : les parties d'échecs que je menais jusqu'à aujourd'hui me confondaient, et mes actions ne suivaient pas mes raisonnements.

Cette distance est acceptable, parce qu'elle existe chez tout les êtres humains qui peuplent cette planète. Mais les choses sont différentes pour moi, parce que les autres eux pensent, quand moi j'écris. Et face à ce journal, quand cet idéal doit composer avec son passé, il n'y avait que deux possibilités pour que les choses se passent sans heurt. Le premier modèle était celui d'une gigantesque révolution psychologique, qui traçait de façon claire et distincte une barrière entre deux moi, celui d'avant le journal et celui d'après. Il s'agissait d'une réponse possible de mes actions face à l'immense espoir qui a suivi la levée de l'ombre. Comme si le fait de révéler l'échiquier de l'univers m'obligeait à jouer avec une perfection d'omniscient.

Mais je mens dans ce journal. Je m'en suis peu à peu rendu compte. Au début, je pensais que mes actes, allaient peu à peu s'aligner sur mes volontés. Mais ce n'est pas aussi rapide. Quand je cours, quand je tente de parler, de m'ouvrir, je la sens pourtant, cette lourde gravité de l'encre Je sens mon cœur entrer en résonance dans son orbite, et j'essaye de me corriger. Mais à chaque fois, l'univers et ses échos effrayants finit par triompher, et je me recroqueville dans mes échecs. Alors je mens. Surtout, je cache mes doutes, parce que j'ai fini par me connaître, et que je sais qu'il s'agit de ma plus grande faiblesse.

C'est le deuxième modèle, tout aussi logique mais pitoyable. Une fuite en avant. J'ai conscience que si mes promesses se multiplient, et qu'elles restent toutes lettres mortes, le travail que j'accomplis chaque soir pour préparer la journée suivante sera inutile. Parce qu'une parole trahie des centaines de fois n'a plus aucune valeur.

Comment les faire cohabiter ? Cela fait depuis quelques jours que j'ai posé la question, en attente de ses six mois. J'ai déjà annoncé ce que j'allais faire : nous allons séparer le passé et l'avenir. Dans ce moment privilégié ou je me retrouve en face de mes ombres, et que j'essaye de dévoiler le gigantesque échiquier de ma vie, nous sommes hors du temps. Il n'y a jamais d'heure dans un journal, et, dans le mien, jamais d'interruption. C'est comme si tout s'arrêtait autour de moi, et que, pendant des nuits éternelles, il n'y avait plus de présent. Il est donc naturel, dans ces pages incroyables, d'accepter la séparation, de faire comme si le présent n'existait pas, comme si il n'y avait aucun lien entre le passé et l'avenir, sinon une main qui écrit sur une feuille.

Un monde de regret, de poursuite à travers moi, pour un journal noir. Et un monde de futur et d'éclat dans un journal blanc. Ce sera deux fois plus de travail, mais je suis méthodique et patient. Je narrerais comme un ethnologue et je trancherais comme un juge. Ma vie, je l'ai ratée dans l'a peu près, dans l'incohérent, dans l'imprécis. Mais ici, avec ces traits noirs qui déchirent la feuille, je me sens comme Dieu, et je le ferais alors, et je poursuivrais ma partie.

Alors célébrons. Ici se termine le journal rouge. Quand j'aurais terminé le lent et terrible travail de machiniste du cœur, je refermerais ces feuilles et j'irais dormir, sans véritable regret. J'abandonnerais l'unicité grise de ma chambre, le confort rassurant de mon monde. Mais dans mes yeux s'imprimeront le quadrillage noir et blanc de l'Echiquier. Et je me dirais, et ce ne sera qu'une pensée : C'est la beauté qui nous guide. La beauté des orages et de la discorde.

Bref. Cela fait maintenant une semaine que j'ai sonné chez les parents de Sani, mais [...] "

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