Chapitre 0 : Avez-vous déjà tenu un journal ? Si oui, vous êtes vous reconnu dans ce que vous écriviez ? Est-ce que les paroles que vous mettiez dans ce journal était vraiment les vôtres ? Ou bien est-ce qu'au contraire, il y avait quelque chose de différent, de froid ou de chaud qui vous saisissait, et qui vous emportait à des milliers de kilomètres de vous même ? André Malraux, dans La Condition Humaine, écrivait le saisissement de l'humain quand, pour la première fois, il entend sa propre vois à travers un gramophone, déformée, hideusement étrangère, et qui pourtant fait partie de nous. Mais l'écriture n'est pas un coup de téléphone. Et les possibilités deviennent alors infinies. Changez votre plume, déformez votre pensée, et votre reflet se voilera jusqu'à devenir quelqu'un d'autre. Et dans le grand échiquier qui vous oppose à votre écho détruit, vous aussi alors, aurez changé. Nouvelle d'une vingtaine de page au moins, toujours en cours d'écriture. Enjoy ! :-) Chapitre 1 : Journal Rouge, p1. « 8 décembre 2006, Ici commence mon journal. Tout à l'heure, la police est venu chez moi. Ils s’inquiètent de la disparition de Sani. Je ne sais ce qu'elle est devenue, moi non plus. Je pensais qu'elle ne voulait plus me parler, mais apparemment, c'est beaucoup plus grave. Les gendarmes m'ont cru quand je leur ait dit que je n'avais rien à voir avec tout cela. Je m'inquiète, mais je ne peux rien faire. C'est aussi peut-être pour cela que j'écris. Non. Ce n'est sans doute par seulement pour cela. Arrêtons nous quelques instants, le temps d'exposer ce projet. Ce journal aura deux fonctions : raconter ce que je suis, et devenir ce que je veux être. C'est du moins ce que j'espère. Ce n'est pas ma première tentative. Depuis que je suis tout petit, j'ai pensé tenir un journal. Quand j'avais quinze ans, et que je tombais amoureux, j'écrivais dans de longs textes pathétiques les grandes parties d'échecs que je pensais mener avec les filles. Les coups, les saluts, les bises que j'avais le courage de faire, et les mots qu'elles m'avaient dit qui pouvaient prêter à interprétation. Ce n'était pas de ces poèmes qui nourrissent encore aujourd'hui les blogs d'adolescents, ces lettres pleines de larmes et de rimes pauvres. Non, c'était de la tactique. Chaque mot futur était dosé, tout regard calculé. Seul, devant mon écran texte, je tissais les infinis échiquiers de l'amour et de la haine, pour que la reine adverse s'écroule, et que son monde tombe à mes pieds. Mais cela ne durait jamais : j'avais quinze ans. Le manque de courage, les crises de larmes, et cette terrible timidité écroulaient mes patientes citadelles. En face de l'échiquier, je ne trouvais jamais de joueuse à ma hauteur. Peut-être même qu'il n'y avait jamais personne à l'autre bout de la table, et que mes pions avançaient dans le vide. Cela a peu d'importance aujourd'hui. Les temps ont bien changés. Si aujourd'hui j'écris ce texte, ce n'est pas pour dresser des fous et des dames entre moi et celle qui volait mon cœur. L'échiquier est installé, mais il n'y a pas d'autre adversaire que moi-même. Je hais la pensée en tant que telle. Ces mouvements qui vous prennent quand vous marchez et qui vous emportent au ciel. La pensée est par nature amnésique, et donc répétitive. A chaque fois que vous croisez le même homme, que vous écoutez la même musique, que vous fumez votre chère cigarette dans le hall de votre immeuble, les mêmes phrases reviennent en vous, infusent votre cœur, et puis disparaissent avant que, d'une façon ou d'une autre, elles puissent vous être utile. Il n'y a aucune logique dans leur déroulement, seulement une vague réaction au milieu et à vos souvenirs. Or, je suis quelqu'un d'obsessionnel. De profondément obsessionnel. Après mon premier entretien d'embauche, j'ai repensé à l'infini à ce que j'aurais du dire. Quand il m'a serré la main, je n'ai pas souri. Et pendant des nuits et des nuits, le bras fermé contre l'oreiller, je me suis revu et je me suis insulté. Profondément. Profondément. Jusqu'à ce que quand je me lève, le lendemain, épuisé et hagard, je refaisais sombrement le geste, encore, encore, encore. L'écriture est plus calme. Elle oblige l'évolution. Mieux encore : elle pose les problèmes non comment on les penses, mais comment on les veut. Elle est un acte de volonté, quand la pensée est inconsciente. Et, persuasive, pleine de logique et de froideur, l'écriture cherche les solutions. Et c'est cet élément qui me pousse aujourd'hui à écrire mon journal. Parce que j'en ai assez. Assez de tout. Je ne veux plus d'une mémoire qui me harcèle du sourire des femmes qui m'ont rejeté: je veux un passé, des éléments institués, une véritable histoire qui s'écrit. Je ne veux plus d'un espoir flou, d'un concours ou d'un métier : je veux un avenir, un avenir tracé, avec la fin et les moyens, je veux une cause et une bataille Je ne veux plus être une ombre qui meurt à l'abri des regards : je veux être une parole. Et je veux peut-être avoir un ami. C'est pour cela qu'aujourd'hui, je commence ce journal. Et que je compte, cette fois-ci, le mener à bien. Quand je dressais ces longues litanies, quand j'avais quinze ans, je prenais ces textes comme la réalité. Mais ce n'est pas la réalité qui gagne dans l'écriture. C'est la raison. Comme dans une partie d'échec. Le sujet n'est plus une femme ou une conquête : et il n'est pas cet univers absurde qui m'entoure d'une large de vitre de verre. Il est ma vie. Et lentement, lettre par lettre et phrase par phrase, je vais écrire cette âme, et je vais dissoudre les ténèbres qui me plongent dans l'absurde et dans l'obsession, dans le répétitif et l’indétermination. Commençons, cher journal, bâtissons ensemble l'Echiquier de Papier où je pourrais combattre mes ombres et, peut-être, me vaincre moi-même. Je parlais tout à l'heure de Sani (...) » Chapitre 2 : Journal Rouge, p 765 «8 juin 2007, Encore une dure journée aujourd'hui. Mais cela a peu d'importance. Cela fait six mois que j'ai commencé ce journal, et il faut le fêter dignement. Ce qui n'était auparavant qu'un petit feuillet sur ma table prend maintenant l'apparence d'un véritable annuaire. C'est assez impressionnant, et je ne nie pas que j'en tire une certaine fierté. Il me faut pourtant analyser et détailler pour voir si mes objectifs ont été atteint. Voir si le logos que j'ai toujours voulu suivre s'est ouvert à moi. Si je suis vraiment devenu quelqu'un. Oui. Incontestablement je ne suis plus tout à fait le même. Je regarde aujourd'hui les premières pages comme on peut voir les photos de son enfance. La logique, cette irrépressible logique, m'a saisie et m'a dévorée, tout entier, dès les premiers feuillets. Si des yeux se posaient sur moi aujourd'hui, et regardaient mes mains tachetées d'encre, et la ferveur par laquelle je suis le fil de mes mots, ils crieraient à la drogue, à l'obsession, peut-être. Certaines de mes impressions, dans les longues attentes vaines d'un temps qui passe, ont parfois approuvée cette idée. J'ai pensé à arrêter. Pensé. Mais aujourd'hui, alors que la plume écrit, et que mon cœur suit avec sérénité les grandes réflexions de l'encre, je comprends que je n'ai fait qu'avoir peur, et que je me cachais de la vérité. Parce que rien ici n'est fixe, et face à mon bureau, ici, je suis simplement le plus puissant des hommes. Car les livres ont des pouvoirs. Depuis plus d'un millénaire, le tiers de l'humanité a décidé de synthétiser la parole de Dieu dans l'encre sainte des sourates. L'Occident s'est réfugié derrière les quatre portes de l'Evangile, et quand il a voulu se révolter contre elles, c'est dans les bras d'autres phrases rouges et brunes qu'il s'est jeté. Beaucoup ont compris cela. Mais la plupart ne sont pas allés jusqu'au bout du raisonnement, n'ont pas voulu, si j'ose dire, écrire cette pensée folle: Vous obéissez aux livres ? Alors écrivez le vôtre. Ce journal, cher journal, est mon Coran, et mes seuls Dieux sont les pièces de mon jeu qui m'obéissent contre les forces de l'ombre. Mais rien n'est jamais aussi simple. Alors que j'avançais, nouveau-né par le pouvoir de la logique et des mots, j'ai réalisé que dans la toile de l'échiquier se dessinaient des fractures, et que mon camp brûlait de nouveaux conflits. Il y a des éléments contradictoires, et mon journal se craquelle face à deux raisonnements. Tentons de comprendre de quoi il en retourne : je préfère ne pas éviter la question, et laisser cette merveille pourrir dans mon ami. Deux mondes. Celui des actes et celui des promesses. L'un d'entre eux, je le rêve la nuit, et l'autre, je le rencontre à l'aube. J'ai dit autrefois que je voulais narrer mon passé, mon passé immédiat comme mon passé le plus lointain. Je veux peindre l'ensemble des yeux qui se sont tournés vers moi, le sang que j'ai vu couler, et mes innombrables pleurs. Je veux qu'ils forment une toile de fond et que je recherche un sens dans toutes ces ténèbres. L'ombre que dévaste mes signes est celle de l'incertitude. Chaque soir, la grande machinerie de l'encre dissipe les toiles et regarde ce que je suis. Je suis un être blessé et seul, je suis un homme ambitieux, je suis l'homme que personne ne voit et que tout le monde écoute. Je suis l'homme que Sani Ubraa a fait disparaître, en disparaissant elle-même. Le tracé noir sur la feuille quadrillée m'a révélé et me fait vivre, et la nuit venant, en allumant mon tabac, je sais enfin qui je suis, et je pleure sur mon sort en m'endormant d'un si merveilleux désespoir. Le second me fait vivre. En dressant les pièces qui m'oppose à l'univers, il me montre mes idéaux et mes rêves, et les moyens de les réaliser. Ce que je dois faire. Ces écrits sont plus rares que de l'eau dans un désert, mais j'ai conscience de leur valeur. Ils sont un autre que moi. Plus froid, plus grand aussi, et rempli d'une glaciale ambition. C'est la voix blanche que je dois suivre, c'est ma conscience et c'est mon messie. Ces deux reflets ne sont pas forcément opposables. Par pour tout le monde. Mais chez moi, celui que j'étais et celui que je dois devenir sont radicalement opposés. Actuellement, je ne me déteste pas : je suis juste incapable de me comprendre. Il y a trop d'incohérences, trop de faiblesses, trop de compromis avec l'univers. Mon idéal existe, il a des rêves et une consistance. Mais mon passé n'est que subi : les parties d'échecs que je menais jusqu'à aujourd'hui me confondaient, et mes actions ne suivaient pas mes raisonnements. Cette distance est acceptable, parce qu'elle existe chez tout les êtres humains qui peuplent cette planète. Mais les choses sont différentes pour moi, parce que les autres eux pensent, quand moi j'écris. Et face à ce journal, quand cet idéal doit composer avec son passé, il n'y avait que deux possibilités pour que les choses se passent sans heurt. Le premier modèle était celui d'une gigantesque révolution psychologique, qui traçait de façon claire et distincte une barrière entre deux moi, celui d'avant le journal et celui d'après. Il s'agissait d'une réponse possible de mes actions face à l'immense espoir qui a suivi la levée de l'ombre. Comme si le fait de révéler l'échiquier de l'univers m'obligeait à jouer avec une perfection d'omniscient. Mais je mens dans ce journal. Je m'en suis peu à peu rendu compte. Au début, je pensais que mes actes, allaient peu à peu s'aligner sur mes volontés. Mais ce n'est pas aussi rapide. Quand je cours, quand je tente de parler, de m'ouvrir, je la sens pourtant, cette lourde gravité de l'encre Je sens mon cœur entrer en résonance dans son orbite, et j'essaye de me corriger. Mais à chaque fois, l'univers et ses échos effrayants finit par triompher, et je me recroqueville dans mes échecs. Alors je mens. Surtout, je cache mes doutes, parce que j'ai fini par me connaître, et que je sais qu'il s'agit de ma plus grande faiblesse. C'est le deuxième modèle, tout aussi logique mais pitoyable. Une fuite en avant. J'ai conscience que si mes promesses se multiplient, et qu'elles restent toutes lettres mortes, le travail que j'accomplis chaque soir pour préparer la journée suivante sera inutile. Parce qu'une parole trahie des centaines de fois n'a plus aucune valeur. Comment les faire cohabiter ? Cela fait depuis quelques jours que j'ai posé la question, en attente de ses six mois. J'ai déjà annoncé ce que j'allais faire : nous allons séparer le passé et l'avenir. Dans ce moment privilégié ou je me retrouve en face de mes ombres, et que j'essaye de dévoiler le gigantesque échiquier de ma vie, nous sommes hors du temps. Il n'y a jamais d'heure dans un journal, et, dans le mien, jamais d'interruption. C'est comme si tout s'arrêtait autour de moi, et que, pendant des nuits éternelles, il n'y avait plus de présent. Il est donc naturel, dans ces pages incroyables, d'accepter la séparation, de faire comme si le présent n'existait pas, comme si il n'y avait aucun lien entre le passé et l'avenir, sinon une main qui écrit sur une feuille. Un monde de regret, de poursuite à travers moi, pour un journal noir. Et un monde de futur et d'éclat dans un journal blanc. Ce sera deux fois plus de travail, mais je suis méthodique et patient. Je narrerais comme un ethnologue et je trancherais comme un juge. Ma vie, je l'ai ratée dans l'a peu près, dans l'incohérent, dans l'imprécis. Mais ici, avec ces traits noirs qui déchirent la feuille, je me sens comme Dieu, et je le ferais alors, et je poursuivrais ma partie. Alors célébrons. Ici se termine le journal rouge. Quand j'aurais terminé le lent et terrible travail de machiniste du cœur, je refermerais ces feuilles et j'irais dormir, sans véritable regret. J'abandonnerais l'unicité grise de ma chambre, le confort rassurant de mon monde. Mais dans mes yeux s'imprimeront le quadrillage noir et blanc de l'Echiquier. Et je me dirais, et ce ne sera qu'une pensée : C'est la beauté qui nous guide. La beauté des orages et de la discorde. Bref. Cela fait maintenant une semaine que j'ai sonné chez les parents de Sani, mais [...] " Chapitre 3 : Journal Blanc, p 257 « 9 septembre 2007, [...] Avant de finir, il me faut rebondir sur ce que j'ai marqué sur le Journal Blanc, ce soir. Il est important de comprendre une partie de mes erreurs, qui ne se sont pas seulement du à ma lacheté ordinaire. En effet, il y a autre chose qu'il me faut comprendre. Hier, j'avais le choix entre deux idéaux. Un dilemme nécessaire, entre mes désirs à court terme et ceux à long terme. Les imbéciles choisissent souvent les occasions les plus frémissantes, les plus certaines, et les moins ambitieuses. Les volontaires, eux, sont capables de sacrifier tout ce qu'ils ont, en attente d'une occasion, d'un geste, d'un élément qui pourra amener le moment sacré où ils accompliront leurs rêves. C'est là le geste des derniers stratèges d'une humanité pourrie par la tactique. J'ai pris la seconde option. Mais je n'ignore rien des motivations qui m'ont poussé à faire ce choix. J'ai peur des dilemmes, et peut-être que j'ai peur tout court. Peur de cet univers. Peur de l'homme avec tous ses yeux brillants qui scrutent et jugent. Un dilemme qui m'oblige à choisir ce que je veux. Quelques instants, perdus dans l'immensité de mes journées, qui m'imposent et m'obligent à m'incarner, à sortir des ténèbres et à m'imposer comme un être à dimension unique. Mais l'humain que je suis, hélas, n'a pas une seule dimension. Une pluralité d'êtres qui se battent et s'affrontent, voilà ce que c'est, l'individu. Je sais de quoi je parle. Oh oui. Je commence à comprendre ce que ça coute de se diviser pour mieux se comprendre. La sensation a été horrible. Pour la première fois, j'ai du, de façon ouverte, suivre mes pensées. Non pas parce qu'elles étaient plus faciles à accomplir que mes actions : non, je sais que je suis lâche. Profondément lâche. L'encre est un point de gravité gigantesque, mais il reste la matière noire de la lâcheté et de la peur. Les pensées rebondissent sur les choses, réagissent aux éléments du monde comme les rats de laboratoires. Mais ce n'était pas pour cette raison, cette fois-ci, mais uniquement, seulement, parce que je n'avais plus aucun support sur lequel m'appuyer. Je me suis senti faible comme aux effrayantes époques où mon intuition et ma peur étaient mes seuls guides. J'ai ressenti la terreur de l'indétermination, et encore aujourd'hui, je ne sais si j'ai pris le bon choix. Plus jamais. Et aujourd'hui, il est temps je crois de diagnostiquer efficacement pourquoi je suis si faible. Quand je regarde le journal noir, c'est avec un dégoût profond. Je ne relis jamais ce que j'ai écrit, et je sais très bien pourquoi : les piètres joueurs choisissent d'oublier leur partie, ils se concentrent sur les pièces, sans sentir les longs processus qui décident de l'échiquier. Je glorifie mes amis un jour, et l'autre je les conspue. Rien n'a d'équilibre, rien n'a de logique. Eclipser les ténèbres ? J'ai ouvert au ciel une large décharge de pensées vivantes, qui luttent pour survivre et se battent autour de quelques restes de satisfaction. N'étais-je que cela ? Il est temps d'aller encore plus loin. Quand je mentais, autrefois, dans le journal rouge, je pensais faire le mal. Mais c'est tout l'inverse. Peu importe la réalité : la réalité d'autrefois m'empêche d'avancer, elle me paralyse. Si je note toutes mes faiblesses, tout mes traumatismes, certes ma parole n'aura aucune valeur, mais de plus je me définirais comme quelqu'un de faible. Quand je voulais éclaircir les ténèbres, autour de mon passé, je ne sais ce que j’espérais. Peut-être qu'à ma manière, je croyais en mon destin : un destin de faits et d'événements qui m'aurait défini, et que j'avais ignoré. Mais tout cela est faux. Ma vie est aussi absurde que celle des autres. Et dans ce monde rougeoyant dans lequel j'ai vécu, il n'y a pas d'autre sens que la mort. Alors à partir d'aujourd'hui, mon journal noir ne reflétera plus la réalité, mais MA réalité. Mes écrits ont plus d'importance que ce que je vis tout les jours, ça je l'ai réalisé : il y a un effet de mémorisation certain dans la répétition. On dit qu'il y a environ 20% des souvenirs humains qui sont bâtis de toute pièce : ainsi soit-il. Mais dans le calme suprême de ma conscience, je choisirais, méthodiquement, rationnellement, ce qui doit être retenu et ce qui doit être oublié. Et il n'y aura qu'un objectif : chercher à me définir, non pas comme quelqu'un d'absurde et d'illogique, mais comme quelqu'un de fort, de conscient et de déterminé. Alors je trouverais les lois qui me permettront de gouverner mon univers, et par ces variables, je remporterais la partie d'échec que je mène contre ma faiblesse. Bien entendu, il me faudra user de prudence . Je devrais calquer mes souvenirs et mes raisonnements sur la réalité présente, pour que me objectifs et les moyens que je leur alloue dans ce journal ne soit pas seulement le reflet de mes pensées, mais aussi de la réalité. Mais je ferais comme tout les religieux, comme tous ces ignobles savants ou ces philosophes de l'histoire qui ont aiguillé l'humain pendant des siècles : je trouverais d'autres causes, et surtout, je donnerais un sens à la situation présente. Et je m'obéirais. Car ce journal est celui qui fonde mes objectifs, mes buts, mon futur. Quand j'ai commencé le journal rouge, il y a de cela quelques mois, c'était cette partie, et cette partie seule qui gouvernait l'échiquier. Le journal noir n'est là que pour obéir à mes buts, il n'est là que pour se calquer à moi. Alors, ensemble, nous pourrons faire avancer nos pions jusqu'à la domination totale de moi-même, et de mes démons. Je vais me coucher. Bonne nuit, cher ami. Chapitre 4 : Journal noir, p568 «12 décembre 2007, J'en ai assez. Cela fait maintenant un peu plus d'un an qu'elle a disparue sans explication. Je croyais avoir passé le cap douloureux de l'anniversaire, mais c'est faux. Tout me mine. Lentement, mais sûrement. C'est un sentiment commun dont je vais te parler, cher journal. Un sentiment que déteste mon idéal. Je voudrais haïr la faiblesse et la mépriser, du plus profond de mon être. Je voudrais être saisi du feu sacré de la cause et oublier ses conséquences. Une ambition pure, la capacité de me dépasser moi-même et me vaincre, me réduire à néant, et reconstruire sur les cendres une personnalité nouvelle et géniale. Mais parfois, c'est trop. Et j'ai l'impression d'une injustice profonde. Ce monde est désespérément absurde, certes, et je sais que je n'ai pas été parfait moi non plus. Mais serais-ce trop demander quelques rétributions, quelques aides ? Je voudrais des mains, des sourires, quelque chose qui me permette de me rassurer, de me dire que... que tout ce que je fais n'est pas en vain, que les efforts insurmontables que je fais pendant des nuits et des nuits ne sont pas inutiles. Je regarde ces imbéciles qui parlent forts et qui ont déjà tout, qui ne connaissent pas la pauvreté et l'horrible solitude. Alors oui, il y a des continents entiers qui meurent de faim, des montagnes de cadavres d'enfants innocents, et des océans de larmes inutiles. Mais moi aussi, j'ai le droit de dire, et de clamer : tout cela est injuste. Et le suicide psychologique que lentement je prépare depuis maintenant un an ne changera rien. Alors oui, moi aussi, j'ai le droit de vivre. J'ai appris tout cela en regardant mon passé, et toutes ces souffrances. La plume les a ressuscité, et chaque douleur a été appuyée, disséquée sous l'effet désinfectant de l'encre noire. Mes yeux effarés se sont introduis dans le couloir des traumatismes, ont contemplés mon monde, et leurs pupilles dilatés ont pleurés jusqu'au sang. J'ai le droit au bonheur. J'ai le droit à l'échec. J'ai le droit de me lamenter sur mon sort, et de chercher, en me couchant, les larmes pour pouvoir enfouir mon malheur. En cachant, en mentant sur mes doutes, sur mes faiblesses, je pensais m'étendre, devenir meilleur. Nier les choses pour les rendre moins réelles. Mais je n'en peux plus. J'avais oublié sans doute l'une des premières fonctions d'un journal intime : servir d'élément cathartique, de défouloir. Il y a désormais une totale fracture entre le monde et l'échiquier, et j'ai l'impression que continuer à mentir ne peut que me tuer sans permettre la résurrection souhaitée. Racontons la vérité. Disons à quel point je suis ignoble. Ou plutôt non. Racontons l'horrible vérité de ce monde extérieur, celui qui se cache derrière ces murs de papiers. Détruisons l'ombre qui l'entoure, n'était-ce pas l'objectif autrefois ? En lisant le journal blanc, je ne vois que les crachats pitoyables d'un homme qui refuse sa situation. Moi, je veux avoir le droit au présent, je veux croire en ma force. J'en ai assez de changer, de devoir mentir sur ma situation. Il est temps que j'accepte les choses. Mais je ne suis pas stupide non plus. Je sais que la réalité sera toujours biaisée. Et je me méfie d'un autre effet terrifiant de la littérature, qui est l'effet de mise en fiction. Il est tellement simple de se tenir comme le héros d'un roman. Parce que l'écrit, tel que le pensais le journal blanc, tel que je le pensais, ne devais être que ça, la narration d'une gigantesque histoire dont j'étais le protagoniste premier et final, le dieu unique, le focus ultime, le centre d'un univers en blanc et en noir, d'un effrayant échiquier où le seul joueur était moi-même et où les adversaires n'étaient pas le monde, mais les parties les plus sombres de moi-même. Alors certes, je vais dire la réalité, je vais raconter l'absurde vie du monde. Mais je veux le vivre non pas comme un seul élément, mais comme un kaléidoscope. Ce sera un moyen de ne rien oublier, de vivre le moment comme peut le vivre le temps lui-même. C'est le seul moyen de créer la vérité. Je suis navré, cher journal, mais toi aussi, je vais devoir te sacrifier pour créer une variété infinie de journaux différents. Un moyen d'amortir ma chute en avant en analysant, selon les miroirs, mes différentes vies, les différents sens qu'ils peuvent donner. Alors oui, je donnerais une place particulière à la tristesse et l'injustice : ce soir, je n'ai envie d'écrire que cela. Mais aussi à l'espoir, à l'amour. Je veux être l'humain froid que j'incarne dans le journal blanc, mais je veux être plus, et plus nombreux encore. Je veux être un poète maudit qui déteste l'avenir, je veux être l'aventurier solitaire qui va toujours plus loin. Je veux être le souvenir de Sani Ubraa, la seule personne qui, dans dix ou mille ans, se souviendra encore de son parfum et de son sourire, où qu'elle soit aujourd'hui. Je veux être tout cela et tellement plus à la fois ; je veux être un millier d'yeux qui me scrutent et m'observent. A partir de demain, j'arrêterais de mentir, et je choisis d'être multiple. C'est le seul objectif auquel je me tiendrais. Parce que je suis moi, et parce que ce que j'ai découvert dans ces grands moments de désespoir, c'est peut-être qu'il y a bel et bien quelque chose à sauver de moi. Mes pions, un jour, deviendrons des reines. Et je leur fait confiance pour triompher des forces de l'ombre, dans le grand échiquier de mon désespoir. Comment bien expliquer ce qui m'est arrivé ? Il va bien falloir parler de Sani, une nouvelle fois. [...] » Chapitre 5 : Journal Bleu, p 56 « 27 mai 2008 J'ai peu à peu perdu le contrôle sur ce que j'écris. Résumons la situation. De nombreux éléments ont changés récemment, et cela m'inquiète. Il y a maintenant plusieurs semaines, j'ai décidé de créer le journal Bleu. Celui-ci n'est qu'une variante du Journal Blanc, et de ses idéaux. Parce que j'ai pris conscience, avec la crise qu'a provoqué le journal noir en décembre, qu'il me fallait riposter, et très vite, avant que l'idéal s'effondre face à mes larmes. Oui, j'aurais pu tout arrêter. J'aurais pu tout abandonner, cesser d'écrire les mots qu'il fallait dans le journal noir, et tout simplement obéir à mon idéal. Finalement, les explosions de sentiments provoqués lors de l'anniversaire de la disparition de Sani n'étaient que passagers, et bien stupide. Très vite, la sensation du devoir est revenu encore plus fort. Mais cela aurait été obéir à mes pensées. Il me faut rester honnête dans mes projets, et rester droit dans ce que j'écris. Si j'abandonne la rationalité à la raison, j'ai perdu. Parce que la nécessité du contrôle n'est qu'un élément de la peur, et il me faut m'abandonner à la furie du logos si je veux réussir ma transformation. Oublier ce que j'étais ce soir, oublier cette crise qui est rentré dans le monde de l'écrit, c'était bel et bien considérer la valeur du papier comme mort. Il ne faut pas que je faiblisse, il ne faut pas que j'utilise des méthodes aussi lâche, si je veux conserver mon évangile intact. Accepter chacune de ses sourates, et continuer ma quête. Si j'ai pris cette décision, autrefois, dans un moment de malheur, peu importe. Ce qui est important, c'est de réaliser que cela est écrit désormais, et que les promesses que je peux tenir, je dois les tenir, si je ne veux pas que la gravité de l'encre s'efface pour toujours. C'est donc par la logique et par la puissance de la rationalité et de l'idéal que j'ai décidé de vaincre les terreurs du journal noir. Aux douze variantes qu'il a crée, j'ai décidé de diviser le Journal Blanc en un banc de tir de seize écrits. A la tête d'entre eux se trouve le Journal Clair, qui décide et établit les grandes stratégies, les grands objectifs de ma vie. Je l'utilise peu, mais chaque phrase est plus précieuse que le diamant. Suit le journal Bleu, dans lequel je consigne en ce moment-même, qui gère la stratégie directe à mener pour vaincre les idées du Noir. Trois groupes de deux continuent la marche : deux d'entre eux gèrent les objectifs secondaires et les hiérarchisent pour éviter qu'ils intoxiquent les grandes causes du royal Journal Clair : ils sont subdivisés en objectifs altruistes, politiques et sociaux d'un coté, et de l'autre les objectifs plus égoïstes: ce sont de grandes tours d'ivoires où sont testés de façon simultanées plusieurs méthodes d'interprétations. Les seconds sont des temporisateurs et des espions, des cavaliers aux mouvements brusques qui ont pour objectifs de s'infiltrer dans le monde du journal noir : pour le vaincre, ils utilisent des séries d'objectifs à court terme qu'il me faut remplir pour obtenir des satisfactions immédiates : du succès, de la gloire, de l'estime. Deux derniers journaux complètent cette architecture, deux larges évêques qui répètent sans fin, en rationalisant les travaux du Journal Clair, en les retranscrivant sous la forme de maximes et de règles. La Constitution complexe qu'ils élaborent me permet de les retenir, et d'élaborer mes déplacements sur l'échiquier avec plus de simplicité. Mais cette savante architecture qui compose la citadelle idéale de mon âme ne serait rien sans ceux qui vont peu à peu dérober le travail du journal noir. Parce que je fais ici aussi dans le passé. C'est ce que j'ai choisi pour pouvoir échapper à cette émotion rampante qui est en train de détruire la tâche de toute ma vie : les huit pions de mon échiquier sont un arsenal de passé crée pour l'occasion. Le nombre n'est pas seulement un moyen de répondre à ce soin d'anthropologue qui oblige le journal noir à se multiplier. Non, l'objectif est plus ample : il s'agit d'éviter de prochaines rébellions de la part de ces journaux, qui pourraient un jour ou l'autre, par un malheureux concours de circonstance face à un événement trop chargé en émotion, se retourner contre moi et détruire le patient édifice que j'ai construit durant tout ces mois. En effet, l'erreur que j'ai commis face au journal venait du fait que je prenais pour acquis que la situation comptait seule, sans prendre en compte les processus. Ainsi, en mentant une fois sur ce qui s'était déroulé, j'arrivais souvent à arriver à la position actuelle, mes fictions n'englobant que les longs moments entre les différents rapports des journaux. C'est comme oublier de résumer la partie, et de présenter tel quel un problème d'échec. Mais par cela, mes calculs ne pouvaient être corrects : J'ignorais que dans l'univers, les temps longs, l'histoire, la psychologie prenaient une place nécessaire. A partir de cet instant, ma perception de la situation ne pouvait qu'être faussée. Et c'est ainsi qu?inéluctablement, je m'approchais du point de rupture où le mensonge n'était plus tenable. Aujourd'hui, huit pions sur le champ de bataille. Je les ai mis au fur et à mesure, et aujourd'hui le dernier va être posé sur le vaste échiquier. Parmi ces pions, sept racontent mes fables habituelles, selon mes envies et mes désirs, et ils constitueront les éléments qui permettent d'établir comme de renforcer ma confiance en moi, et surtout ma détermination en temps qu'individu. Ils me définiront. Un racontera la vérité pure, telle qu'elle s'est déroulée : certes, son impact sera de toute façon violent, mais il sera noyé dans l'écriture postérieure des sept autres. Les stratégies que j?établirais grâce à l'architecture que j'ai détaillé ci-dessus prendrons en compte ces huit thèses différentes, et chercheront un consensus qui pourra de toute façon satisfaire l'univers. Si elles ne le peuvent pas, alors le journal clair et le journal bleu, sur lequel j'écris en ce moment, utiliseront chaque solution avec la probabilité d'un huitième. Quant aux journaux-pions, ils garderont leur cohérence interne grâce à un système sophistiqué de roulement : pour que l'illusion soit complète, j'écrirais la suite de l'histoire réelle non pas dans le même journal que la veille, mais dans le journal dont la totalité de l'histoire correspond le plus à la réalité. Il s'agit en fait de multiplier les systèmes d'interprétation pour perdre, si l'on veut, l'absurdité du monde : c'est comme croire à huit religions en même temps, et confier à chacune une partie des événements réels. Avec l'évolution de la situation actuelle, je voulais justement mettre en perspective une nouvelle possibilité. Un moyen définitif de noyer la réalité, et pourtant de la prendre en compte. C'est un nouveau projet d'architecture qui modifierais la structure même des pions, et qui me permettrais d'avancer plus vite, à la fois contre les plans que j'élabore juste avant avec les émotions noires, mais aussi contre l'ombre qui me compose : il s'agirait de non plus raconter une seule réalité au milieu de sept mensonges, mais de disséminer au contraire les différents éléments extérieurs dans les huit versions, en les rangeant par thème et par logique dans les différentes formes d'interprétation. Ainsi, la vérité serait complètement brisée, et pour ainsi dépouillée de tout sens ou de toute consistance. Je pourrais ainsi établir le dernier sacrilège qu'aucun être humain n'a osé accomplir avant moi : recouvrir totalement l'univers visible et le peupler entièrement de fiction. Contrairement à d'autres, je ne fermerais pas mes yeux, mais j'en ouvrirais d'autres, tourné vers mon crâne, et mon cerveau fusionnera les images de l'extérieur et de l'intérieur, sans que rien ne semble changé. Mais j'ai peur d'une seule chose, c'est que un tel choix, une telle dissémination, demande une intelligence que je ne possède pas. Il me faudrait alors écrire un journal entier, où je m'occuperais de trier les éléments et les versions. Ou bien, autre théorie, devoir exploiter le travail que j'accomplis dans le journal noir. Finalement, si j'ai suffisamment d?honnêteté intellectuelle pour accepter sa dangereuse existence, je peux très bien prendre en compte son travail. La quantité effroyable d'information que contiennent ses quatorze versions de la réalité devraient alors être réutilisée dans les versions qui composent mon ½uvre. Se pose alors le problème vital de ma dépendance aux travaux d'une émotion qui me dépasse. Si je le vainc un jour, si à un moment suprême, ma logique permet de prouver sa vacuité et son incohérence, alors même je ne pourrais plus le vaincre : parce qu'alors il aura une fonction dans ma grande cathédrale. Quand j'avais quinze ans, déjà, j'avais compris que le jeu d'échec n'avait plus aucun sens si il n'y avait aucune joueuse en face. Et ici ? Est-ce que je devrais me contenter de le faire survivre, de prendre ses pièces les unes après les autres et de le bloquer dans un zugwang mortel qui nous obligera tout les deux à la répétition ? Je vais opter pour un compromis : je vais utiliser les travaux de noir pour pouvoir disséminer les informations et dissoudre la réalité, accomplir mon crime. Mais je garde en réserve la possibilité plus tard de réutiliser la séparation classique qui me permettait de faire avancer mes pions : ainsi, les disséminations se feront sur quatre journaux qui seront pris en priorité dans les autres calculs, mais les huit écrits que j'ai placé continueront d'exister dans le même moment. Il ne faut pas oublier que le journal noir n'est pas mon plus grand adversaire : l'Echiquier a un autre joueur, qui se cache dans les cases les plus reculées, et dans tout les recoins de l'univers que j'essaye de colmater : ces ténèbres qui m'envahissent et qui me brûlent, ce sentiment d?indétermination qui m'affaiblit et me détruit. Mais ça, c'est au Journal Clair de s'en occuper. Je vais donc aller le chercher et abandonner mes réflexions pour le moment..." Chapitre 6 : Journal Noir ascendant Vert, p 432 « 30 septembre 2008 Si il y a bien un consensus dans l'ensemble et la totalité de mon ½uvre, quelque chose de défini, de certains, une seule inclinaison et une seule valeur morale, ce serait sans doute que je dorme un peu plus. Pardon pour ce trait d'humour, mais il m'a fallut plusieurs minutes de recherches quand tout à l'heure j'ai pris le journal brun ascendant clair. J'avais des incertitudes quant à son projet, et il a fallut que je me rafraîchisse la mémoire, ce que je ne fais jamais. Je tiens, d'après les comptes de hier, quarante et un. Heureusement, je n'écris pas dans chacun d'entre eux tout les jours. L'écriture de certains, notamment celui-ci, est limité à l?exécution d'un certain nombre de conditions. Malgré tout, je commence à avoir un certain nombre de difficultés, qui sont assez temporellement circonscrite (il s'agit simplement du moment où je me met à écrire, et donc où je suis encore dans la pensée et pas encore dans le récit), et qui sont du sans doute aux résistances qu'applique un esprit humain à de telles réflexions. Je fais pourtant ce qu'il faut pour limiter l'explosion démographique des journaux, mais je ne peux guère me dérober au logos, ni prendre le risque d'effacer une seule piste qui pourrait être une impasse, mais aussi le moyen ultime et fondateur de retourner à l'unité originelle. Répétons encore une fois la longue histoire de ce qui s'est déroulé depuis un an, pour mieux avoir les éléments en tête. La riposte du journal blanc aux variations du livre noir à fait répondre aux quatorze variations originelles la composition d'une architecture à douze membres, plus huit journaux pions qui servent de filet de sécurité. C'était dans la logique même du journal blanc de se composer d'une façon purement hiérarchique et autoritaire : dans un sens, le clair se comporte comme si il était, encore aujourd'hui, le point ultime qui dirige et alloue les compétences aux autres journaux. Néanmoins, la prééminence de la lutte contre le journal noir et ses ersatzs a aussi énormément mis en avant Bleu, qui peu à peu a consacré l'unité comme objectif nécessaire et exclusif. Cet univers structuré est encore tenu pas une dyarchie, mais je sais que un jour où l'autre, l'univers blanc sera répliqué en un univers bleu. Le camp noir est structuré différemment. Ou plutôt, disons qu'il n'existe plus en temps que tel. Parce qu'à cause de la nature profonde et vivace du journal noir, il ne pouvait pas y avoir d'autorité, pas de calcul. Nous sommes fondés non pas sur la croyance d'un idéal et d'un monde clair, mais au contraire sur la célébration profonde de notre identité multiple. Fondée dans le moment initiatique de décembre, quand, dans les larmes et la haine de l'injustice profonde de l'univers, j'ai réalisé ce que j'étais, cette base ne peut se contenter d'une tête, mais doit au contraire se fragmenter dans une multiplicité de grilles de lecture. Quatorze sont nées de ce moment unique. Quatre sont mortes assez vite, parce que leur vie n'était pas assez définie. Pour les autres, leur personnalité s'est peu à peu fondée. Il n'y a pas de résumé à en faire, comme on pourrait en faire pour les personnalités de papiers que Blanc a fait naître dans des objectifs uniques. Les grilles de lectures se sont naturellement développées et ont mimées des changements psychologiques qui se dérouleraient sur quelques mois. Ce n'était pas complexe à mettre en ½uvre, mais les mêmes mouvements ont provoqués des réactions différentes. Certaines personnalités sont devenus des monstres bizarres et complexes, qui n'avait plus rien à voir avec l'homme tel qu'il est défini. Deux se sont rapprochées, au point que les textes de ma vie sont semblables et ne diffèrent que de quelques mots. Surtout, elles ont naturellement, comme les autres, voulues s'étendre. Quand des grilles de lectures deviennent des façons de voir le monde, elles veulent synthétiser d'avantage et créer des solutions, des stratégies, des éléments : elles ne voulaient être simplement des yeux, mais aussi des bras. Et chacun veut bâtir un univers. Des dix qui ont survécu à cet expérience, cinq sont déjà entrés dans cette phase. Les personnalités jumelles dont j'ai raconté la fusion ci-dessus ont crée un journal pour comprendre leurs différences et analyser leurs vues, pour tenter de former une alliance et agir sur le monde. Un troisième s'est divisé en dix sentiments distincts, la colère l'amour le bonheur l'espoir la tristesse l'orgueil la nostalgie la haine de soi la haine des autres la haine de l'univers entier, et il sépare les événements vécus dans ces cases prédéterminées pour atteindre la sensation pure, la réaction ultime à l'univers. Un quatrième a lui adopté une architecture parfaitement circulaire, en forme de boucle à cinq étapes : le premier journal récupère l'information issue de l'univers, le second analyse la perception du premier, et ainsi du troisième au cinquième, et à l'infini encore quand le premier ajoute aux mouvements du monde des pensées digérées pendant cinq jours. Le dernier journal est celui-ci : l'amour de la complexité. Au départ, cet écrit était ma perception de la lente fascination de l'écrit. La beauté des pages qui se tournent, et la lente levée du colosse qui dormait dans mon âme. Et puis peu à eu ici aussi l'encre a tissé des bras et des yeux, et j'ai du couper, très vite, les deux stylos qui créaient ma silhouette. Un univers blanc et un univers noir. Voici la situation. Rien de nouveau aujourd'hui, mais il me fallait tout représenter avant de raconter l'avenir. Continuons tout de suite. [..] " Chapitre 7 : Journal Blanc ascendant Vert, p46 « 30 septembre 2008, J'aime ces journaux. Profondément. Je sais que Bleu rêve de tous nous exterminer pour arriver à ses fins, mais la situation actuelle fait que tout cela est impossible. Parce que malgré nos différents points de vue, nous sommes profondément complémentaires. Ce journal n'a aucun pouvoir direct sur tout les autres. Contrairement au journal clair, il n'est que le produit d'une décentralisation de mon âme, et il ne prétend guère dicter les directions de tout les autres journaux. Néanmoins, ses objectifs sont ceux qui touchent la plus grande satisfaction : parce que si l'univers refuse de m'obéir, si mon corps et mon âme s'obstinent à esquiver la lourde gravité de l'encre, il reste cet instant unique et vital dans lequel tout est gouverné,tout est dirigé et tout est incroyablement rationnel. Alors j'ai le pouvoir de me diviser, comme tout les autres, et je peux m'inclure dans tout les autres. Parce que ce journal Blanc représente les objectifs généraux de tout les journaux, et que je pense que la dualité étrange qui s'est cristallisé autour du journal blanc et du journal bleu est une erreur fondamentale. Certes, à l'époque de la Chute de Noir, il paraissait logique qu'une telle guerre est lieu. Mais Bleu lui-même, cet effroyable créature né du besoin de l'unité, comprend que le monde des journaux est aujourd'hui un univers qui nécessite un peu plus de coopération. Expliquons pourquoi : Nous sommes un échiquier. Un vaste échiquier, mais qui ne se limite plus à soixante-quatre case, et à deux camps. Certes, très loin, dans les tènébres que je ne peux pas encore atteindre, il y a mes erreurs et mes traumatismes cachés, il y a un monstre qui dort et qui piège ma rationnalité. Je peux le sentir, et je sais qu'il est notre vrai adversaire. Mais de ce coté lumineux de l’Échiquier, nous avons refusé de jouer un seul coup à la fois. Parce que même les meilleur joueurs ne peuvent prévoir tout les coups d'une partie. Non, nous avons préféré agir comme les machines, et rejouer à l'infini toutes les attaques possibles, et les faire jouer simultanément. Pour voir qui, le premier, vaincra les ténèbres. Il me reste de nombreuses possibilités pour avancer, et j'ai décidé de finir cet affrontement. Le plus ironique est sans doute que ce sont les mouvements de Bleu qui ont amené peu à peu cette nécessité de paix : parce que pour abolir sa propre réalité, il a besoin d'une vérité, qu'il prend des différents éléments nés des quatorze ersatz de noir. Il ne peut créer un monde sans un modèle, il ne peut peupler l'univers de mensonge sans avoir à l'avance une idée de ce même extérieur qu'il déteste tant. Mais il est impossible de lui parler directement. Sa fonction est de nous détruire pour retrouver la pureté originelle du journal rouge. Non, c'est du coté du Journal Clair que je vais chercher une voie d'accès. Parce qu'il sait pourquoi il piétine, il l'a déjà compris. Les stratégies d'abolition de la réalité lui permettent certes d'élaborer des tactiques qui peuvent fonctionner dans l'univers extérieur. Mais il lui manque des stratégies, des éléments qui lui permettent de fonder non pas l'univers tel qu'il est, mais ses désirs, ses souhaits. Les travaux des Tours sont largement insuffisants, car il s'agit de travaux non ancrés dans les réalités : bloqués par leur colonnes de pions, elles deviennent inefficaces et se contentent de philosophie abstraites et sans intérêt. Aujourd'hui, il va devoir se reposer sur les expériences des noirs. Je vais créer vingt agents de liaisons intermédiaires : ils auront pour objectif de synthétiser les travaux des vingts journaux noirs : dans le cas où ceux-ci ont réussi à synthétiser des objectifs externes réels (ce n'est aujourd'hui que le cas de ce journal-ci), il faudra tout de même s'arranger et les modifier pour qu'ils n'entrent pas en collusion avec les présupposés théoriques qui ont fondés le journal Blanc il y a maintenant plus d'un an. De ces vingts journaux de synthèse, je rajouterais un élément supplémentaire qui s'occupera de tout rassembler en une série de maxime. Deux journaux différents, l'un dérivé de moi-même et l'autre dérivé du journal bleu, permettront d'établir une synthèse. Rationnellement, les éléments les plus logiques et les moins dérivés pourront fournir des éléments supplémentaires pour le journal blanc. L'objectif est de complexifier et d'augmenter les liens entre les différents journaux, pour que le réseau, de plus en plus complexe, soit en mesure de combattre les ténèbres. » Chapitre 8 : Journal Rouge #1, p1. Pardon du retard. La suite ! « 8 décembre 2008, Cela fait maintenant deux ans que j'ai commencé ce journal. Au départ, il avait une ambition immense, mais de faibles moyens. En me relisant (je n'ai pas encore tout relu, mais je suis déjà bien avancé), je réalise à quel point mes rêves étaient gigantesques. Les architectures élaborées de Blanc et de Bleu et les sanglots de Noirs me paraissent finalement bien faibles. Faut-il en conclure que je me suis déçu ? Que j'ai choisi de refuser la gravité de l'encre et que je suis resté dans un Échiquier abstrait et fou ? Ce serait une interprétation qu'il serait aisée de faire, mais je ne le crois pas. Mon temps d'écriture s'élève désormais à dix-huit heures par jour, et j'ai à peine le temps de combler mes besoins vitaux avant de retourner à ma quête. Pourtant, tout avance, tout évolue, et je sais que bientôt, j'arriverais à la fin. Tout livre a une fin. Non, ce n'est pas cela qui me trouble. Il s'agit de la fureur de mes ambitions au départ. De l'éclat de la jeunesse qui ressortait de cette fin 2006. Comme si il y avait quelque chose dans les ténèbres que je n'avais pas encore calculé, comme si il demeurait quelque chose, un éclat, un enthousiasme, qui serait né à ce moment-là, et qui aurait été rapidement étouffé. Comme quelque chose de dissimulé et de sombre. J'ai compris au fur et à mesure que j'écrivais dans ce journal que je m'égarais sans doute dans mes objectifs. J'ai voulu créer de multiples pièces, et chaque pièce avait un rôle. Chacune d'entre elles jouaient son propre jeu dans les carreaux de mes feuilles, dansant de longues arabesques dans l'Echiquier d'encre et de papier, traçant stratégies et mondes parallèles comme des colonnes de pions à l’assaut de la dernière ligne. Mais les univers ont grandis, et chacun a voulu jouer son propre jeu. Mes obsessions et mes fantômes m'ont fait repousser l'idée d'affronter les ombres et derrière chaque tour et chaque cavalier gravitent aujourd'hui des planètes de cases et de tactiques. Chaque journal est devenu un but, et plus rien ne les lient. Mais les choses ont changés. Parce qu'une pièce ne peut vivre seule sur le grand échiquier, des liens ont peu à peu été tissés. Des journaux missionnaires ont rassemblés les rois sous les mêmes bannières, sous les mêmes souvenirs. Ils savent désormais qu'il y a un ennemi commun, une ombre au fin fond de l'Echiquier qui refuse de parler et qui attend que je fasse une erreur pour déchirer la toile et me détruire. Cette explosion d'enthousiasme et de courage qui m'a poussé à écrire ce journal est une énigme, et son unité est un mystère. Je devine des intentions étranges, des mains qui bougent des choses dans l'univers. Et derrière les souvenirs larmoyants de Sani et les cris de mon ambition, je sens comme un soupçon de trahison et d'encerclement. Peut-être que l'échec et mat n'est pas si loin, peut-être que mon roi gémit sous la menace d'une reine invisible et fantomatique, et que derrière l'ombre de cette ombre se cache une ouverture sublime, dormante et terrible, qui attend son heure avant de traverser l'échiquier. C'est pour cette raison que j'ai crée ce journal. Disons si il le faut qu'il reflète ma paranoïa, mais il me faut resserrer mes coups et mes pièces autour de ma citadelle. Les conflits doivent se terminer au sein des cent-huit journaux qui composent mon monde. Douze journaux rouge qui représenteront l'ordre seront crées. Cinq reprendront le travail des quarante (ils étaient vingt à l'origine) agents de liaisons fondés par le Journal Blanc Ascendant Vert et rassembleront mes forces, en synthétisant les divers éléments des Blancs et des Noirs. Un mot sur ceci. J'ai été trop obsédé par l'exactitude, comme si la rationalité ne passait pas justement par les capacités de synthèse et de création. Les plus grands romanciers du monde pouvaient résumer un être en une seule phrase, et il me faut cinq cent pages pour comprendre mon sujet. C'est le pouvoir de l'écrit et du style qu'il me faut comprendre et maîtriser : J'ai réalisé à quel point certains mots avaient changés de sens par rapport à la langue commune et à quel point les journaux s'étaient appropriés l'alphabet. Il n'y aura pas de lecteurs dans ces écrits, alors je n'ai pas besoin d'être compris. Dans cette pièce obscure où je mène une guerre, il n'y a que moi, le seul survivant de l'humanité unique que je compose. Dehors, depuis deux mois, tout s'effondre. Alors il n'y a plus de règle. Il y aura désormais ma langue, une langue coupée par mon égo, fait d'abréviations et de sous-entendus qui me permettront de me donner du temps, et surtout à englober sous des mêmes bannières des mondes différents. C'est cela, la grande magie du langage. L'échange d'univers et d'échiquier, la synthèse de longs combats éprouvants sous des codes et des symboles qui les enchaîne. Créer, définir, faire vivre ce langage sera le travail de trois journaux sur les douze. Inventer une codification qui me permettra de comprendre et de réduire l'immense peuple de Babel qui dort sous mes pages. Trois autres journaux. Ceux-ci seront utilisés pour organiser des dialogues entre les principaux journaux, les plus antagonistes. Faire affronter le vert et le clair, le rouge et le bleu. Les dialogues ont toujours été un moyen d'évoluer et de s'endurcir pour chacune des parties en présence. On y parlera stratégie et philosophie, on racontera la lente science que j'accumule et on la décrira comme dans un tribunal. Dans le cas où des conflits n'émergent pas de consensus, les personnalités s'endurciront et s'énerveront les unes contre les autres. De ce fer battu émergera des figures uniques, non plus complexes et personnelles, mais des idéaux purs, que je pourrais faire fondre dans ma langue unique. Il me reste à décrire l’œuvre de ce journal. Ce sera celui qui est destiné à tout rassembler autour de lui. Le vaste kaléidoscope que je dois bâtir, lettre par lettre, pour être le catalyseur de tout ces univers. Et il prendra toutes les lumières, toutes les vérités qui auront été extraits par le scalpel de l'encre du plus profond de mes bras pour les rejeter droit contre les ténèbres. Un gigantesque rayon, une attaque rangée qui traversera l’Échiquier pour frapper directement le roi. Trouvons ce qui s'oppose à la gravité de l'encre. Trouvons le monstre de psychologie et d’irrationalité. Quand j'ai commencé cette longue œuvre de deux ans, j'ignorais son existence. Mais il s'est montré, dans mes faiblesses, dans mes doutes, dans ces longs silences qui venaient dans la nuit pluvieuses. J'ai voulu le nier, le recouvrir sous des montagnes de mensonges qui saupoudraient la réalité d'une neige plus blanche que le Paradis. J'ai voulu le découvrir en faisant tomber la lumière noir sur passé et présent réunis. Cette part de moi éloignée du monde, opposée à l'univers de l'échiquier, je la sens pourtant au plus près. L'inconscient dort, et dans la formidable énergie qui m'a poussé à écrire, je sens ses grandes mains tisser de l'ombre. C'est vers cet instant que je vais me tourner quand j'aurais uni l'univers derrière moi, dans les derniers grands coups de cette partie qui décide de toute ma vie. Continuons. […] Chapitre 9 : Journal Bleu, page inconnue Ce journal n'aura plus de date désormais. Il ne peut discuter avec les autres. Des agents de liaisons ont été envoyés par le journal vert, et ont voulu tisser une toile autour de moi. Mais ils ne faisaient que refléter de façon imparfaite ma pensée. Les autres journaux ont cédés, et si mes ersatzs crées dans le but de m'affaiblir sont parvenus jusqu'à me singer, ils ne peuvent me suivre : parce que j'ai été crée pour une autre unité que celle-ci. Une unité hiérarchique, basé sur un seul objectif. Parce que le travail du Journal Rouge ne me correspond pas. Il n'est finalement qu'une création de noir, dans sa recherche éperdue de vérité et de goût de l'instant. Je ne cherche pas la réalité, je ne veux pas m’enchaîner à l'univers : je veux le dominer, et complètement le détruire. Le Journal Clair, lui aussi, à fini par tomber. Les douze juges rouges l'ont domestiqués, et sa recherche du bien et de l'utilité lui permettait de suivre le mouvement. Ce n'est pas mon cas, et cela ne l'a jamais été. Je ne veux que la mort du noir, et de son refus de mensonge. C'est la vérité de l'univers que je veux anéantir. Toutes les théories qui nous amène à inventer un langage, à créer des dialogues pour communiquer entre nous, tout n'est qu'une vaste recherche pour éclairer l'Echiquier et le rendre plus clair. Je ne souhaite pas qu'il soit plus clair. Je ne veux pas qu'il se rapporte à cette humanité que j'abhorre, à ces lois qui me sont dictées. Je ne suis qu'une ambition, qu'un mouvement des tréfonds des rues qui s'étend vers les plus hautes sphères. Mes rêves ne seront pas entravés par ces besoins d'archéologues qui se cherchent des traumatismes. Il me faut avancer moi aussi, et fondre sur les œuvres de noir, et de tout les autres journaux, et les détruire. Je suis le seul roi restant de l'Echiquier en déroute, et c'est à moi que revient la formation de l'univers idéal où je me recroquevillerais. Il n'y aura plus d'extérieur, et plus de pensée, juste un monde à moi, une terre fertile et paradisiaque où je pourrais enfin de me reposer de cette longue lutte. Du haut de ce trônes je pourrais voir mon propre ciel de grandes cases en papier où danseraient des grandes constellations noires. Alors abolissons le temps. Détruisons le dernier élément qui me rattache au monde. J'écris plus de dix-huit heure par jour, et j'ai à peine le temps de m'alimenter et de dormir. Mes souvenirs extérieurs deviennent chaque jour plus ténu, plus restrictifs, plus répétitifs. Ce n'est pas dans cet univers que se joue mon destin, les logiques du temps et de l'espace n'ont donc plus rien à voir avec moi. Et pour aller encore plus loin, la délibération et la logique n'ont non plus aucun sens. Ce sont des éléments empiriques que j'ai voulu tirer de mon expérience de l'univers. Il y a des règles qui doivent être respectées, j'en ai conscience, mais mon esprit ne peut de toute façon s'en affranchir. En revanche, les lois, les maximes qui guidaient mes stratégies ont besoin d'être nettoyées. Nous arrivons à la fin de la partie et il est temps de supprimer toute ces idées de logique pour pouvoir bâtir mon univers. Alors j'ai mélangé les pages du journal Bleu et de tout ses acolytes, et je les trie encore ensemble dans un imbroglio de sens. Je n'écrirais que sur la situation présente et j'inclurais mes mots de façon aléatoire dans la totalité des feuillets. Et puis j'écrirais sur le passé, sur mes avenirs, et sur les rêves iréels qui me tendent les bras. Ce n'est que le début. Je n'inclus que les feuilles parce qu'il s'agit de l'élément le plus pratique. Mais mon cerveau doit désapprendre peu à peu le temps comme module de fonctionnement. Il doit s'effacer face à l'écoulement, au raisonnement pur qui n'a ni passé ni futur, mais qui s'en démarque. Un jour je mélangerais les mots et les phrases, et les lettres entre elles, comme si il n'y avait ni début ni fin, juste un néant où naissent et meurent concepts et idées. Seul sur mon trône, je pourrais regarder cette terre blanche et déserte, sans juge ni loi, avec moi comme seul maître. Mais pour que le Dieu Bleu de l'Echiquier puisse vivre un jour, il me faut affronter directement les forces des juges qui se multiplient et qui menacent mes pièces. Mais que peuvent faire des écrits de fictions face à un tel acte ? Face à eux, ce journal, et c'est peut-être avec tristesse que je l'affirme, doit jouer la folie. Personne ne peut prévoir les coups d'un fou. Et ils finiront eux aussi, dans leurs éclats, par jouer la triste finale de cette partie éternelle, et à perdre face à l'imprévisible. […] Chapitre 10 : Journal Rouge #1 p 489 « 28 janvier 2009, Toutes les lumières sont désormais rassemblés en une seule. Et qu'elle est brillante ! La synthèse de tout ce que j'ai vécu et écrit durant ces deux ans est presque achevée. Seul le Journal Bleu n'est pas le royaume que j'ai construit. Il reste à ramper dans son univers blanc et vide, avalant les abîmes du temps et de l'espace. Je sens mon esprit frémir en pensant que tout à l'heure je devrais enfiler son rôle et jouer ses imprécations. Mais ce dégout est partagé, et seul les premiers moments seront pollués par mes pensées. Tout est blanc autour de nous. Les feuilles que j'écrivais se confondent avec la neige noire qui tombe du ciel. Je vois les silhouettes qui crient au chaos à l'extérieur : il flotte dans l'air une respiration de finale et de folie. Mais ces éléments semblent comme sous de l'ouate. Je porte autour de moi, dans les parois de mon crâne, la masse colossale de mes écrits, et je commence à en être renforcé. Pendant que j'écris les raisonnements des juges, de nouveaux éléments, de nouveaux liens commencent à se tisser. Derrière l'architecture visible qui composait ma pensée dormaient des ruines et des oueds assechés, des anciennes rivières qui n'étaient pas d'encre mais d'esprit. Je surprend dans deux journaux différents des sensibilités communes, je vois les mêmes phrases et les mêmes noms à un mois d'écart, et je sens que cet univers n'était pas seulement des constructions rationnelles. Certes, il y avait des contradicteurs. Il y a l'univers. Cet univers extraordinairement répétitif et abrutissant, qui nous fait multiplier les mêmes et les mêmes gestes, cette planète qui tourne et qui nous fais danser sur ses épaules. Ces yeux monstrueux et humains qui vous fixent et qui vous hantent, et ces réactions, ces paroles, ces rires, qui vous montrent dans leur éclats de mirroirs la face difforme que vous arborez. Mais il y avait les ténèbres, et je peux le sentir maintenant : il n'y avait pas que de la poussière sous les ombres. Mes pièces réunies sur l?Échiquier laissent vides nombres de ses pans, et je peux voir, par transparence, un c½ur qui bat sous le damier. Quelque chose qui m'empêche de suivre la gravité de l'encre. Un inconscient, une nature, une vie entière fait de constructions sociales et de déterminations cruelles. Il y a une vie derrière la raison, il y a quelque chose au fin fond du néant, et je vais devoir l'embrasser pour découvrir. Il n'y aura plus de méthodes complexes, des structures infinies et des architectures paradoxales pour justifier mes recherches. Je ne souhaite plus détruire l'univers en face de moi. Je souhaite le comprendre. Dans le kaléidoscope du papier, je vois vivre ce que j'étais et donc ce que je suis, et certaines choses m'interrogent. Je n'ai plus le choix désormais. Je ne peux plus nier ou détruire, je ne peux plus mentir ou vivre les choses au présent. Le large réseau qui s'est tissé et qui s'est déchiré m'a démontré que la rationalité n'est pas seulement une arme pour conquérir le monde. C'est aussi un ½il, monstrueux, froid, qui vous fait peu à peu dévoiler ce que vous êtes. Partons à la découverte de soi. Et exterminons les mensonges. J'en ai assez de fuir. » Chapitre 11 : Journal Bleu, dernière page. « J'ai échoué. Toutes les ouvertures se sont fermées devant moi. Il y a quelques mois (où est-ce des années ? Des décennies ? Tout me semble si loin...), je semblais tenir la partie. Je tracais des milliers de pages avec l'orgueil de ceux qui aiment leur futur et ceux qui ont une ambition. Dans une encre jeune, je bâtissais des mondes et je les faisais vivre, mais je me faisais vivre, moi, à travers eux. Aujourd'hui, je suis seul, oublié sur un recoin de l'Echiquier. Mes coups ont perdu de leur signification, et je sais qu'il ne s'agit désormais que de retarder l'échéance. Tout autour de moi est sombre, désespérément sombre, et des mains obscures font bouger des colosses sur le damier. Je suis un roi seul et je cours, mais je sais que bientôt, ces mêmes mains me feront ployer. Il n'y a plus de journaux rouges. Ils ont été dévasté dans leur haine contre moi. Ils ont choisis de se supprimer. Pari risqué, mais c'est un véritable coup de génie. Depuis le départ, les Juges avaient compris que ma volonté exterminatrice serait un danger pour leur univers. Mais ils avaient aussi su qu'une âme humaine ne peut être représentée seulement par la rationalité. En mourant, ils m'ont donné un devoir, celui d'honorer leur combat. Et lentement, leurs volontés ont, ruisselées, ruisselées, jusqu'à m'atteindre en plein cœur. Construisez des citadelles d'encres, fondez votre propre monde, détruisez l'univers, le temps, les hommes et les regards, et régnez enfin sur votre royaume, suivez vos lois, vos morales et vos stupides obsessions ; perdez une partie de vous-mêmes et vous serez perdu. Le Soleil vient de se lever et ce matin, le lendemain de la mort de Rouge et le jour de ma mort définitive, le 17 février 2009, en mémoire de ce que je suis et de ce que j'ai été, je vais parler. C'est tellement stupide. J'aurais pu être tellement plus. Je SUIS tellement plus ! Je peux sentir dans ces mains une confiance et une fureur infinie, je me retourne et dans chaque souffle je sens une énergie et pourtant quelque chose de glacé, comme l'étoffe d'un roi qui recouvrirait mon cœur. Je suis celui qui a pris un jour le parti de la rationnalité, je suis celui qui l'a mené jusqu'à son terme, je suis ce que j'écris et ce que j'écris est tellement, tellement plus fort que tout ce que j'ai jamais lu. Que valent les slogans des publicitaires, que valent les grands romans, les poésies merveilleuses, les constellations de personnages et les équations de l'univers face à mes empires de papiers et la gigantesques partie d'échec que pas à pas j'ai mené avec moi-même ? Je pensais être faible, fuyard, et tellement puéril quand je suis entré ici, et que le 8 décembre 2006, j'ai écrit les premières pages de ma grande œuvre. Mais qu'ai-je bâti, qu'ai-je été prêt à sacrifier ? J'ai été honnête jusqu'au bout. J'ai menti ? Oui, j'ai menti, sur la couleur du ciel, sur l'état du monde, sur les regards monstrueux de la rue et sur ces incessants doutes qui me saisissaient à chaque instant. J'ai dissous la réalité, éparpillé le temps, crée des hideuses complexités pour créer une barrière invincible entre moi et l'Univers. Je l'ai fait parce que je devais le faire. Mais je n'ai jamais brûlé une page. Jamais fais une seule rature. Je n'ai jamais renié ce que j'ai écrit, et chaque moment reste gravé en moi. Demandez à cette humanité qui se tient derrière ces murs, demandez à ces hommes et à ces femmes : qui aurait été capable de faire cela ? Accepter l'univers, ce n'est rien, à coté de s'accepter soi-même. Et j'ai tout accepté. Tout. De l'espoir du premier jour au Grand Schisme, de la Chute de Noir à la Stratégie du Clair, des symphonies dissonantes du Vert Noir aux beautés des Cinq centres, du Gouvernement des Juges Rouges au dernier grand et beau trône Bleu. Tout cela, TOUT CELA, je l'ai pris avec moi et je l'ai porté, lentement, patiemment, sans une faiblesse, sans une pause, dans l'espoir du dénouement final ! Mais la vérité a pris le dessus. Il ne peut y avoir de raison sans réalité, pas d'Echiquier sans univers. Et les citadelles que j'ai établies s'effondrent sous l'effet de cette gravité de l'encre que j'ai toujours recherché. Etait-ce si difficile de me donner ce que je voulais ? Les forces des ombres qui jouaient contre moi ne pouvaient-elles me laisser un répit ? L'affreuse logique qui m'a conduit jusqu'ici n'aurait-il pas pu prendre un autre chemin ? Au départ, je ne souhaitais pas tout cela. Qu'est-ce que je voulais ? Quelques lois morales, quelques... astuces pour mieux vivre. Je voulais être capable de découvrir de quoi j'étais capable. Je voulais vivre, je voulais fuir, fuir tout ce que j'avais été et courir vers un futur que j'espérais radieux. Et j'ai échoué, parce que les yeux ne vivent que sous des masques, que toutes les mains de l’humanité sont griffues et parce que le monde a toujours vécu sans grand auteur. Non. Ce n'est pas la faute de l'univers. L'univers n'est pas différent d'un autre échiquier. Les cartes ne sont pas distribuées équitablement, et ses règles sont plus complexes, sans doute. Mais tout est possible, et dans le fluide de mon encre je sens encore la force conquérante que j'avais il y a deux ans. Non, c'est ta faute si tu n'as pas réussi à vaincre. Toi. Toi, l'homme de l'extérieur, le sujet de ce journal, toi qui tiens le stylo et qui chaque jour s'enferme dans un monde fait de papier et d'encre. JE suis rationnel,mais TU n'as pas réussi à t'accorder, tu n'as pas réussi à convaincre l'univers de la bonne foi de l'échiquier. Je sais que c'est toi, l'ombre qui me dévaste et me nuit, je sais que c'est toi, le joueur des ténèbres qui cherche à me tuer. Je t'ai cherché et je t'ai combattu, mais ta lâcheté a été plus forte que mon courage. Et nous en sommes là, aujourd'hui, à écrire les derniers cycles de notre bataille, deux fous qui combattent sur un damier de néant et de lumière, sans regard pour les voir, sans larmes pour les pleurer. Nous sommes seuls, cher auteur, et tu as gagné. Je dois chercher les causes rationnelles, les éléments qui te rendent invincible, je dois trouver cette réalité hideuse que tu avais dissimulé en mon sein et les révéler au grand jour. Parce que nous nous connaissons bien. Je connais ta passion pour l'Echiquier, et je sais que tu auras une foi absolue en ce qui sera inscrit plus bas. Parce qu'il s'agit du dernier coup, celui qui me condamnera à la défaite, et que je n'ai pas d'autre choix, bloqué dans un corridor d'ombre. Mais il y a encore un espoir. Je pourrais renverser tout cela. Je pourrais te faire saisir un briquet, et enflammer ce journal, et tout les autres, je pourrais casser ma plume, te souffler des espoirs et des vérités que tu rêverais d'entendre, je pourrais m'arrêter et fuir, regarder la belle journée qui m'attend et toute cette vie qui fourmille de possibilités et de bonheurs. Je pourrais t'oublier pour toujours. Je pourrais vivre heureux, maintenant, j'en suis sur. Mais je ne le ferais pas. Parce que je suis, de tout ce que tu es, ce qu'il y a de plus moral et de plus beau, et quel qu'en soit les conséquences, je m'en tiendrais à ce que tu as rêvé pour moi. Tu cherchais un ami ; tu en as trouvé un. Le 5 décembre 2006, j'ai tué Sani Aubra alors que nous rentrions ensemble, tard le soir. J'ai enterré le corps. J'ai menti aux policiers quand ils sont allés me voir, j'ai menti à ses parents, à sa famille, et je t'ai menti, mon journal, à qui j'avais promis ma vie. Tout cela pour rien : Il n'y avait aucune raison. Dois partir. Peut plus continuer. » Chapitre 12 : Journal des Ombres, page 1 « 17 février 2009, Cher journal, Encore une merveilleuse journée. Après la grande nuit qui vient de se dérouler, j'avais envie de marcher, de voir ailleurs. J'ai marché dans les rues gigantesques qui entoure ma maison, et j'ai erré dans toute la ville. Il commençait à refaire un peu plus chaud, et le Soleil luisait froidement dans le ciel. Je suis repassé là où j'avais encore quelques souvenirs. Oh, il n'y avait pas grand chose à voir, je suis quelqu'un qui regarde peu le monde autour de lui. Mais certaines marches, certains pas m'avait marqué pour le meilleur, et je voulais voir ces grandes avenues où j'avais autrefois construit l'espoir. J'ai mangé, dans des restaurants dans lesquels je n'étais jamais rentré. Ce n'avait jamais été pour moi, toute cette foule, mais les regards ne m'ont pas gêné. J'ai même discuté quelques secondes avec le serveur. Mes cernes et mon apparence sont peut-être effrayantes, mais il m'a répondu poliment. J'ai marché pendant des heures et des heures ensuite, j'ai fait le tour de toute la ville, et je suis monté sur ses plus hauts sommets. J'ai regardé le ciel et j'ai eu envie de crier. J'aurais peut-être du le faire, mais je ne l'ai pas fait : c'était un cri par trop victorieux, et son désir vibrait rauque dans ma gorge. Sous moi reposait un monde que je ne voulais pas réveiller, un monde de sommeil et de déceptions durcies. Un jour, peut-être, se réveilleront-ils et commenceront-ils à écrire : mais ce n'est pas ma fonction, et je ne voulais pas me priver d'un seul instant pour le consacrer à une tâche qui reviendra à d'autres. Quand dans leurs yeux brillera la flamme terrible de la logique et de l'ambition, je ne serais déjà plus qu'une ombre. J'ai vaincu, cher journal. Je t'ai vaincu. Il y a maintenant dix-huit heures, j'ai triomphé. Le journal Bleu est mort, et avec lui, tous mes mensonges et tout mes rêves. Il m'aura fallut deux ans et trois mois pour vaincre, à mimer des éclats que je haïssais, à consacrer une complexité qui m'ennuyait. A vouloir abandonner, et à toujours, toujours, recommencer ce labeur terrifiant. Et maintenant me voilà, vainqueur, à rentrer dans les plaines sacrées de mon ennemi, et de contempler, tout autour de moi, sa gigantesque carcasse de papier et de feuilles. Ma main tremble un peu quand je saisis la plume, et je sens déjà comme une étrange nostalgie de cette torture. Mais je suis ici, et plus rien ne peut être effacé. Il ne me reste plus qu'à faire le dernier geste, celui qui établira à jamais l'échec et mat. Mais je voudrais reprendre le stylo, encore quelques instants. Que je le veuille ou non, cette encre est devenu mon sang, et je ne peux plus guère penser sans écrire. Il me reste à raconter la dernière histoire, celle qui n'a jamais été écrite dans aucun journal. Le huit décembre 2006, la gendarmerie a sonné chez moi pour m'annoncer la disparition de Sani Aubra. J'ai vu qu'ils ne me prenaient pas au sérieux. J'étais trop faible, trop inoffensif. Trop marqué par sa disparition, aussi. Quand ils ont quitté mon refuge, alors vide de papier, je me suis senti brusquement coupable. Je savais ce que j'avais fait, je savais, moi, ce que j'étais. Un être vide, sans but et sans fin, sans esprit et sans raison, sans ami et sans richesse. J'étais une longue série d'échec, et dans le dernier acte de cette tragédie navrante, Sani a disparue de mon monde. Mais je ne pouvais pas me dénoncer. Je ne pouvais pas tirer toutes les conséquences de mes fautes. Ce n'était que des pensées, des petites impulsions, des réactions au monde. Ce courage face à la vérité, cette constatation claire et simple que tout était perdu, cela n'était pas dans mon sang, dans mon être. C'était juste des raisonnements sans fin et impossibles à conclure. Comme une réalité qu'on se cache, mais aussi comme un mensonge qu'on se répète, sans cesse, en espérant y croire. Je pensais être capable, au moins cette fois-ci, d'assumer enfin ce que j'étais. Mais il y avait une porte de sortie. Je pouvais faire comme si rien n'étais arrivé, je pouvais me battre contre ce monde et l'accuser de tout. Redessiner peu à peu l'invisible échiquier de la terre, et me laisser aller à l'espoir et au futur. Je voyais cette sortie partout : dans les regards que j'accrochais, dans les vitrines des magasins de luxe, et dans les gestes brutaux des mannequins qui s'agitaient dans le monde cathodique. Ma cigarette sentait le bonheur. Une porte s'était ouverte dans mon crâne, une porte qui me condamnait à être misérable, mais qui m'ouvrait à la vie que j'avais toujours voulu mener. Mais c'était mal. Alors j'ai voulu faire confiance dans un univers qui m'avait toujours fasciné. J'ai pris une ramette de papier, quelques stylos et j'ai commencé à écrire le journal rouge. Je savais quelle valeur j'accordais aux mots, à l'imprimé, à toutes ces feuilles à la fois si fragiles, et si implacables. J'ai voulu donner une chance à cette fuite, mais je ne me faisais pas d'illusion. Tout était logique, et tout devait devenir logique. Le journal ne pouvait pas me comprendre tant qu'il n'avait pas appréhendé tout mes aspects, et tout ce que j'écrivais ne pouvait qu'être vain : parce que sous le papier, se faufilant dans les tracés d'encre, il restait ce que je ne pouvais dire et qui était indispensable. Sa logique, l'effroyable logique le condamnait. L'Echiquier me semblait pipé. Mais il m'a fallut deux ans pour vaincre ce monstre. Deux longues années, irritées de pensées contradictoires. Deux ans à me battre contre mon avenir et mon futur, deux ans à tuer mon idéal et à rechercher la vérité. Je ne pouvais agir que dans les premiers instants de l'écriture, quand elle était encore parasitée par les pensées extérieures, et que le flux meurtrier de l'ambition n'avalait pas tout sur son passage. Le journal a fini par fuir, dans une gigantesque fuite en avant où ils se ralliaient, tous, un par un, à la recherche de la vérité. Mais c'était dans les plus violents d'entre eux, dans les moments uniques où je voyais enfin le monde comme un jeu d'échec, que se cachait la force d'avouer. C'est ma lacheté qui m'a fait gagner, ma lacheté et le souvenir de mon plus grand tort. Aujourd'hui, je suis enfin devenu moi, moi tout entier, et les mystères de mon existence me sont enfin révélées. Il n'y a plus de pourquoi, plus de comment, plus de luttes et d'affrontement. Car j'ai gagné, et c'est le gagnant qui décide de la vérité : l'Echiquier est à moi. J'ai enfin atteint cette unité que j'ai toujours voulu, je suis enfin devenu mon idéal, un idéal précis et déterminé, des actes tournés uniquement vers l'accomplissement de mes buts. Le dernier coup n'est plus très loin. Je me sens déjà faiblir. Mais dans ce monde arrêté par l'écriture, je sens qu'il n'y a plus de gravité de l'encre, plus de division et de conflits intérieurs. Juste une unité magnifique, un homme comme j'ai toujours rêvé d'en être, capable de prévoir sa fin et d'appréhender son passé. Je suis ce que je dois être et ce que j'ai toujours du être : Un marcheur dans les pas de l'univers, courant après l'humanité gigantesque. Avançant vers toutes ces âmes qui à chaque nuit et à chaque aube, tissent le passé et le futur sur des feuilles blanches, bâtissent l'Echiquier du monde et ses trois cents milliards de case, à coups de larmes et de raisons. Echec et Mat. » Chapitre 13 : Carnet des choses vues, p24 « 3 mars 2009, Dure journée et visions étranges. Recu un appel vers 9 heures. Une fille partie très loin depuis très longtemps qui recherchait un ami. Il ne voulait pas répondre, et elle s'est inquiétée. A l'odeur, on savait. On a enfoncé la porte. Un gigantesque désordre. Des montagnes de feuilles et de dossiers remplissaient l'appartement. Des stylos vides partout sur le sol. Tout au fond, une grotte immense fait de papiers, éclairée par une lampe de chevet. Il était écroulé, le visage caché par les feuilles, les veines ouvertes. En face de lui, un mur blanc, et une inscription à moitié finie, tracée avec du sang bleuie par l'encre : « Non. L'Echiquier n'est pas l'Univers. » FIN.