Note de la fic : Non notée

Les Citadelles


Par : Salmanzare
Genre : Réaliste, Sentimental
Statut : Terminée



Chapitre 1


Publié le 22/04/2017 à 09:40:38 par Salmanzare

On a décidé de se tutoyer. Naturellement et sans avoir besoin de le préciser. C’est vrai qu’on se connaissait pas mais les gens de notre âge se vouvoient pas. D’un coup d’œil, on s’est mis d’accord qu’on était pas entre deux âges. Pas encore en tout cas. Moi là, je suis incapable de me penser au-delà de trente ans, et clairement, tu les avais pas non plus. Alors oui, le tutoiement naturellement.

On s’est étudié et on s’est pas tout dit. Sans doute parce qu’on voulait se garder quelques secrets. Moi oui. Des confidences pour plus tard. Du genre qu’on pourrait murmurer dans le noir à la faveur d’un flottement. C’est important d’en avoir. Maintenant je le sais. Adam dit que c’est une question de dosage et qu’il est sage de pas les refiler à n’importe qui.

Là je voulais surtout t’embrasser mais ça je pense que tu l’avais remarqué. Comme on dit aussi que les yeux sont le miroir de l’âme et qu’ils ne mentent pas, je me suis abstenu de cligner quelques temps. Pour que tu puisses voir mes intentions. Pas trop quand même car ils sont redevenus secs et que je commençais à être gêné. Et que ça aurait fini par faire un peu psychopathe je présume. Je me suis demandé si à chaque fois qu’on rabattait nos paupières on brisait des serments éternels. T’imagines ? Ça voudrait dire que nos rêves sont le royaume de mensonges et promesses brisés. Que c’est peut-être pour ça que la plupart du temps on se refuse à s’en souvenir au réveil. Ce serait une horrible façon de commencer la journée en se rendant compte qu’on a été un sale con toute la nuit non ?

Mais là je dormais pas encore. Je me gardais bien de mentir et je me savais quoi dire de vrai qui sonne pas trop stupide. Puis je me suis dit que si tu rougissais autant, je devais pas être mieux. A ce stade, j’avais complètement oublié les gens autour et l’horloge qui tourne. Minuit bien passé toutefois m’assurait de pas être dans le registre de Cendrillon et que tant que le jour se pointerait pas, on aurait d’autres moments à ajouter à la rencontre fortuite. Une note m’a tiré des rêveries et fait bondir au centre.

Et ça tu le découvriras très vite, enfin j’espère, c’est que j’aime danser. Je me suis levé pour esquisser quelques pas très gauches. C’est parce que j’arrive toujours à l’encontre de la musique et que le temps que je réalise, j’atterris sur des pieds qui ne m’appartiennent pas. J’ai voulu corriger en partant dans l’autre sens mais encore une fois légèrement trop tard. Une petite moue amusée sur ton minois m’a fait comprendre que le spectacle était au minimum comique. Je me suis demandé ce qu’en penserait Robert Del Naja et Grant Marshall. Pas grand-chose visiblement vu que la musique s’est pas arrêtée. Faut dire qu’il restait assez de batterie sur le téléphone portable pour nous emmener au bout de la nuit, et que si je l’avais voulu j’aurais pu à l’envie les forcer à rejouer encore et toujours la même chanson. Y a des mélodies dont on se lasse pas et qu’on ne souhaite pas quitter trop vite.

Je sais pas pourquoi, je me suis remis à penser à la fois où je me suis cassé les deux jambes. J’avais prévenu personne en piquant la luge de mon voisin. C’était l’hiver où il avait fait très froid et où tout le monde se demandait si un jour le soleil viendrait se pointer à nouveau. La colline derrière la maison était immaculée et je me souviens précisément de la neige qui crépitait à mesure que mes pas s’enfonçaient dedans de quelques centimètres. Le temps que j’arrive tout en haut, crois le ou non, le ciel s’était dégagé.

J’ai senti un rayon me réchauffer le cou et me rendre invincible. J’ai ri en voyant le chaton de la voisine se démener pour avancer sur la poudre blanche. D’en haut, on voyait tout le village. Et moi j’étais le premier à savoir que le printemps revenait. Je me suis élancé pour les prévenir, la luge a pris de la vitesse et j’ai très vite dépassé le chat qui avançait doucement. La neige s’est soudainement dérobée sans que je comprenne pourquoi. Le soleil peut-être ? J’ai basculé vers l’avant mais peu importe, j’étais en train de voler. Suspendu dans les airs, je me suis dit que c’était formidable comme sensation. Entre deux états, entre deux mondes. Ça a duré une éternité et je me suis dit que je resterais bien comme ça un moment.

Puis y a eu le craquement. Parfois je l’entends encore. Tu vois le bruit d’un bâton de bois qu’on casse ? Voilà. La luge du voisin était en plastique rouge. J’ai regardé le soleil au-dessus de ma tête et je le sentais devenir flou. La colline semblait moins immaculée et le village un peu plus proche. Le chaton m’a dépassé calmement et j’ai commencé à me dire que j’allais être en retard pour le goûter. Je baignais dans un soleil épais, il faisait chaud et j’étais impatient de dire à ma mère que le printemps revenait. J’ai fermé les yeux et je me souviens pas du rêve. Tu crois que je me suis menti ?

Le portable s’est éteint finalement. J’ai ouvert les yeux et je t’ai regardé. Toujours la même moue moqueuse qui m’a fait dire que j’avais pas besoin d’une luge pour m’envoler. J’ai failli te le dire mais ça aurait eu aucun sens. C’est que les mots sont souvent inutiles quand on garde les yeux ouverts. Dans le fracas du silence les autres sont réapparus. L’ami a posé une main sur mon épaule pour me tendre un verre d’eau. J’ai pensé au printemps qui vient malgré les chutes. Et dans cette gorgée fraiche, je me suis dit que peu importe les blessures tant qu’il y aurait des collines à gravir.


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