Note de la fic : :noel: :noel: :noel: :noel:

Six semaines en Allemagne | Réécriture |


Par : Non-Lus
Genre : Réaliste
Statut : C'est compliqué



Chapitre 1 : Vieille photographie


Publié le 25/08/2013 à 22:36:59 par Non-Lus

L’appartement était calme cette nuit-là. L’incandescente pleine lune laissait planer sa lumière à travers les fenêtres du salon. Affalé sur ce canapé de cuir obscur je profitais de l’ambiance, si particulière, propre aux nuits de samedis soirs. Autour de moi se fondaient dans l’ombre les nombreux cartons de déménagement encore fermés. Je les regardais avec lassitude. Ils traînaient là depuis si longtemps. Je laissais reposer ma tête en fermant calmement les yeux, bercé par le chant de notre nouvel aquarium sans poissons. Il fallait que je pense à acheter des poissons.

Je profitais aussi du verre posé sur la table à mon intention. Nous ne buvions pas souvent de vins, seulement pour les grandes occasions. Celui-ci ne brillait pas par son goût. Elle n’était décidément pas douée pour choisir de bons vins. Julia. Ah Julia. À travers la pièce toujours plongée dans les ténèbres, je contemplais cette brune aux yeux émeraude. L’obscurité. Le mystère. Ces mots lui allaient si bien. Je l’avais rencontré par hasard dans les rues froides de ma ville. Elle s’y tenait, immobile, devant la vitrine d’un établissement délaissé, visiblement fermé par faillite. En m’approchant, je fus frappé par sa beauté glaçante. Elle dégageait une aura hypnotique, m’obligeant à lui parler.

-Il ne viendra pas.
-Qui ?
-Le patron de ce magasin.

Elle sourit, sans rien dire, laissant nos regards se mélanger dans un long silence givré. D’abord nos prénoms échangés, puis quelques rendez-vous amoureux et me voilà deux ans plus tard dans ce nouvel appartement. Appréciant le moment, je réitérais ce vin douloureux. Je devais vraiment penser à acheter de meilleurs crus. Et des poissons, pour l’aquarium. Bon sang.

Sombrant dans un labyrinthe de pensées, le fracas du polystyrène m’arracha soudainement de mes songes. Je relevais la tête, intrigué, et l’observais à nouveau. Assise sur le sol froid, dans la pénombre, Julia fouillait un de nos cartons. L’air agacé, ses gestes étaient frénétiques et désordonnés. Quelque chose n’allait pas. Perturbant le calme environnant, je me levai pour m’approcher d’elle.

-Il se fait tard.
-Non attend, pas maintenant.
-Qu’est-ce que tu fais ?
-Je cherche notre photo !

Notre photo. Elle immortalisait un moment important pour nous deux. Durant l’un de nos rendez-vous, nous avions décidé de manger dans ce nouveau restaurant de notre ville. Les établissements n’ouvraient pas souvent dans notre petite cité, c’était une occasion. L’endroit était finalement assez commun. De petites banquettes bordant les murs, accueillaient les nouveaux clients qui venaient se restaurer au bord des tables rondes. L’éclairage tamisé offrait à l’endroit une ambiance chaude et familiale. Les serveuses, nouvelles également, bafouillaient encore lorsqu’il s’agissait d’annoncer le menu de la semaine, récemment appris par cœur.

Nous mangions tous les deux face à face. Julia portait une charmante robe d’été qui épousait délicatement ses jolies formes. J’étais sublimé. Passionnée, elle me racontait les aléas de son enfance avec son lot de premiers amours et nouveaux défis. J’évitais de faire de même, préférant rester secret à ce sujet. Raconter mon passé nécessitait bien trop de temps pour un simple rendez-vous comme celui-ci.

-Et depuis tout le monde m’appelle Jules au lieu de Julia !
-Tu l’avais bien cherché, taper un petit garçon…
-Je me défendais !

Julia se mit à rire en regardant vers le bas, heureuse. J’appréciais le moment. Alors que nous assommions l’assiette de nos derniers coups de fourchette, un homme se présenta à nous, un appareil photo à la main. Dans un costume flambant neuf, il nous regardait en penchant légèrement la tête d’un air attendrit.

-Vous me rappelez ma jeunesse les jeunes ! C’était une sacrée époque avec ma femme. Enfin, mon ex-femme…
-…
-Je me présente, Marc Harvet, le patron du restaurant. Je suis en train de prendre des photos de l’établissement et des clients présents aujourd’hui, notre premier jour !

A peine le temps d’assimiler les raisons de sa venue qu’un aveuglant flash nous capturait. Marc Harvet retourna son appareil numérique vers nous, fier de lui. Le regard vif et enjoué, Julia demanda une copie de la photo. Monsieur Harvet sauta sur l’occasion pour nous annoncer l’achat de sa nouvelle imprimante pour photographie. « Je vous offre celle-là ! » dit-il avec entrain. Puis, il courra vers d’autres clients avec la même ferveur, quel personnage.

A la fin du repas, je fis signe à la serveuse. Nous devions partir. Sorti du restaurant, Julia et moi décidions de nous promener à travers les rues de notre ville. D’une main, elle regardait attentivement la photographie et laissa l’autre frôler la mienne. Je saisissais l’occasion et m’arrêtai brusquement. Nos regards s’entremêlèrent à nouveau. Je regardais d’abord ses yeux, puis sa bouche. Envoûté, je laissais alors mes lèvres s’approcher des siennes. Notre premier baiser…

-Es-tu sûre que c’est le bon carton ?
-Evidemment ! C’est moi qui l’ai rangé.
-Faisons ça demain.
-Non. Je refuse de dormir sans cette photo !
-…

Soudain, Julia prit entre ses mains une photographie du carton déballé. L’air interloqué, elle la regardait longuement. Son regard vacillait entre l’image et moi. Elle avait l’air hésitante et surprise à la fois. Je m’assis calmement sur le sol froid pour saisir la découverte de Julia. C’était une photo de famille de plusieurs années. On pouvait y distinguer une mère dans la quarantaine, souriante, habillée de couleurs sobres. Une petite fille, assise en tailleur sur l’herbe, la tête reposant sur ses mains avec un nuage d’air malicieux. Et un adolescent. Il avait les cheveux longs, qui couvraient maladroitement ses oreilles. Habillé d’un jeans et d’un t-shirt blanc, très banal. Son visage avait l’air triste, effacé et son regard marquait un abysse de vide. Julia observait le jeune garçon attentivement, laissant le calme silence reprendre sa place dans notre appartement.

Je n’avais jamais sorti cette photographie, elle découvrait donc son existence pour la première fois. Je m’abandonnais à nouveau sur le canapé en cuir en me laissant tenter pour une abominable gorgée de vin. Julia se leva, la photo entre ses doigts et s’avança vers la fenêtre. Son regard pointait vers la ville endormis. Elle laissait les secondes passées en prenant leur aise
.
-Je ne l’avais jamais vu, celle-là…
-…
-Je reconnais ta sœur et ta mère. Mais…

Julia tourna sa tête vers moi, l’air interrogateur. Je le voyais clairement, l’adolescent triste s’était accaparé de son esprit. Ce serait bien la première fois que celui-là marque la conscience de quelqu’un. Son existence était un mythe à lui tout seul pour bon nombre d’habitants de notre ville, surtout à cette époque-là.

-Oui c’est moi sur la photo.
-…

Julia prit un verre et le remplit de vin. Visiblement, elle n’était pas effrayée par cette satanée bouteille. Mince. Elle posa la vieille photographie sur la petite table du salon et s’assit à côté de moi. Me regardant dans les yeux avec tendresse, elle faisait frôler ses doigts sur ma main, laissant planer un reposant silence.

-Tu ne me parles pas souvent de toi, Florian.
-…

Ma main glissait sur le visage de Julia, éclairé sobrement par lune. Elle avait raison. Pour savoir qui je suis, il était important de savoir ce que j’étais sur cette photographie. Elle méritait de savoir. Ce qui m’était arrivé m’avait profondément transformé. Cette fille sur ce canapé de cuir serait bien la première personne à s’y intéresser.

-Que veux-tu savoir Julia ?
-Tout. Absolument tout.
-Ça risque de prendre du temps.
-Le temps, le vin, nous, tout est là.
-Sauf nos poissons
-…

Visiblement, elle voulait savoir ce que je n’avais jamais raconté auparavant. Ce qui m’avait construit. Une partie intégrante de ma personne, qui me guide au jour le jour, à chaque instant. Bien. Je pris la vieille photographie et regardait l’adolescent triste et effacé avec nostalgie. J’étais cet adolescent. Juste avant ces fameuses six semaines. Et…

-Très bien Julia. Je vais tout te raconter.


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