Note de la fic : :noel: :noel: :noel: :noel:

Entropy


Par : Cuse
Genre : Action, Science-Fiction
Statut : C'est compliqué



Chapitre 7 : Voir du pays.


Publié le 29/10/2013 à 23:33:58 par Cuse

Mes nanomachines tournaient à plein régime pour cacher les effets de la fatigue, mais, pour la première fois depuis très longtemps, cela n’était pas suffisant. De légers cernes s’étalaient sous mes yeux, mes paupières s’alourdissaient considérablement par moments, et mon cerveau subissait des périodes de brouillard intense. J’avais passé toute l’après-midi et une majeure partie de la nuit suivante à faire les cent pas dans mon appartement, après le départ du trio de choc de Winthorpe. Des heures entières à user la moquette, me demandant si je devais tenter de fuir la ville, me traitant de tous les noms possibles et imaginables d’avoir été assez stupide pour faire rentrer une fugitive chez moi, me donnant des paires de gifles pour me convaincre que je n’étais pas, pour une fois, en train de rêver. Je cherchais désespérément une échappatoire, quel qu’elle soit, mais force était de constater qu’il n’y en avait pas.

C’est pourquoi je me trouvais là, assis dans une rame du métro aérien, en direction des frontières de New Haven. D’un petit geste du bras, appuyé contre le rebord de la vitre, j’allumai mon ICP, et tentai d’augmenter le niveau du gestionnaire de stress. Hélas, celui-ci était déjà au maximum. Mon organisme générait des quantités industrielles d’endorphine, et pourtant je continuais de me sentir oppressé, acculé. J’étais un pauvre petit appât qu’on balançait à l’eau pour attraper un gros poisson.
J’essayais de me remémorer toutes les instructions que m’avait données Somerset, tous ses conseils et ses encouragements. Ne pas songer à ma mission, ne pas essayer de forcer les confidences, simplement prétendre d’être intéressé et laisser dérouler. Après tout, n’avais-je pas hésité, un court instant, à rejoindre Entropy, avant la visite des agents ? Je n’allais pas devoir complètement mentir, il fallait juste que j’arrive à exacerber la partie de moi qui déplorait l’existence du Système.

Le métro arriva à son terminus, et s’immobilisa dans une souplesse sans pareil. Je sortis de la rame, et me surpris à admirer le panorama, debout au milieu du quai. Avec tous les immenses gratte-ciels de la mégapole derrière moi, j’avais pour la première fois depuis des années une vue dégagée vers autre chose que l’infini océanique. Le majestueux pont Davids, l’un des quatre ouvrages quasi identiques qui reliaient New Haven au reste du continent, se dressait de toute sa splendeur. Derrière lui, de l’autre côté du canal, s’étalaient à perte de vue des milliers de maisons, toutes similaires dans un même quartier, comme si la ségrégation était revenue d’entre les morts pour frapper l’immobilier. Enfin, ici et là, se dressaient quelques buildings, regroupés en packs denses, marquant la position des divers centres-villes. Parmi eux, le plus proche de tous désignait sans erreur possible ma destination.
Pour m’y rendre, je devais d’abord traverser le pont. L’ancien réseau de métropolitain circulait jusqu’aux premières villes de banlieue, mais les nouvelles lignes aériennes ne franchissaient plus le canal. Ce n’était pas illogique, dans le fond, car presque plus personne n’entrait ni ne sortait de New Haven. Alors, à présent, il fallait emprunter une navette, rien que pour la traversée. Un petit bus sans conducteur, qui faisait des allers retours à toute heure du jour et de la nuit, à vide bien souvent. Cette fois-ci, il n’y avait que moi, et un vieux bonhomme qui avait l’air totalement paniqué à l’idée de sortir des limites du Système. Le pauvre, si je n’avais pas eu confiance en les nanomachines, je me serais attendu à ce qu’il fasse un arrêt cardiaque d’une seconde à l’autre.

Lorsque la navette atteignit le milieu du pont, je me sentis soudain nu, comme si une partie de moi venait de s’évader de mon corps. Peut-être était-ce de l’autosuggestion, mais la sensation était particulièrement étrange. Je tentai de ne pas trop penser au fait qu’à partir de cet instant, j’allais devoir regarder des deux côtés de la route avant de traverser et surveiller les mots qui sortiraient de ma bouche, mes interlocuteurs n’ayant plus de contrôle de l’agressivité. Enfin, mis à part leur propre self-control, ce qui dans la plupart des cas revenait sensiblement au même, d’après ce que j’avais entendu sur les Déconnectés.

Une poignée de minutes plus tard, le bus s’arrêta devant la gare centrale de Rockhill, déposant le vieillard et moi-même sur le trottoir. Heureusement, le guidage par satellite ne nécessitait pas la présence du Système, et je n’eus qu’à entrer l’adresse qu’Eleanor m’avait donnée sur mon ICP pour voir s’afficher en réalité augmentée le chemin que je devais suivre. Je n’étais qu’à deux rues de l’endroit indiqué.

Sur la route, je sursautais légèrement à chaque bruit un peu soudain et redoublais de vigilance quand je croisais un passant, mais je me rassurais en imaginant le vieux bonhomme qui devait crever tous les records de paranoïa en ce moment-même. Par rapport à la moyenne des autres Connectés, je n’étais pas tant renfermé dans une bulle adiabatique. L’inconnu me faisait moins peur. C’est peut-être cela qu’entendait Somerset, quand il avait mentionné que d’après mon profil psychologique j’avais « les épaules » pour cette mission.

Et, enfin, j’y étais. Je vérifiai l’adresse par deux fois, me demandai quel chiffre je pouvais bien avoir mal lu, mais je ne me trompais pas. C’était une sorte de mélange entre un bar et un restaurant, le genre qui avait totalement disparu de New Haven depuis plus d’une dizaine d’années déjà. Il était onze heures du matin, je ne m’attendais pas vraiment à voir du monde à l’intérieur. Avec beaucoup d’appréhension, réalisant que j’étais sans doute au plein cœur du point de non-retour, je franchis la porte de l’établissement.

En effet, c’était assez calme. Trois tables étaient occupées, deux par des couples, la dernière par une bande de quatre types d’une vingtaine d’année qui descendaient leur chope de bière en silence. Le barman conversait avec un vieux grabataire, assis sur un tabouret devant le comptoir, un verre à la main. Seuls ces deux derniers réagirent à mon entrée, les autres semblaient perdus dans leur monde, insensibles à ce qu’il se passait autour d’eux. Naturellement, je me dirigeai vers le bar, et demandai à l’homme, un brin d’hésitation dans la voix :
« Bonjour, je… je dois rencontrer une certaine Eleanor ici. »
Ses yeux semblèrent doubler de volume, alors que le petit vieux gardait son expression fripée en ne me quittant pas du regard. Le barman m’ausculta quelques secondes sans rien dire, comme pour déterminer si j’étais sérieux, puis posa la bouteille qu’il tenait sur le comptoir et rétorqua enfin dans un sourire :
« Alors c’est toi, l’ingénieur… Je vais l’appeler, attends. »
Il avait entendu parler de moi. Je n’arrivai pas à décider si cela m’inquiétait ou me rassurait. C’était sans doute logique, mais je m’attendais toujours trop au guet-apens pour ne pas sur-analyser chaque phrase et chaque geste. L’homme sortit un appareil de sa poche, ce qui me crispa encore un peu plus. Je n’en avais vu de tel que dans des hologrammes, tant cette technologie avait quatre ou cinq générations de retard. C’était un petit talkie-walkie, complètement noir, qui tenait si largement dans sa main qu’on aurait dit un jouet pour enfant. Il l’alluma, effleura du doigt une interface tactile sur le dessus du boitier, sans doute pour en régler la fréquence, et le porta à sa bouche :
« Eleanor ? »
Un instant de flottement, puis la voix douce de la jeune femme se fit entendre, claire comme de l’eau de roche :
« Ouais, j’écoute ! »
« L’ingénieur est arrivé. » poursuivit-il simplement, avec une minuscule pointe d’excitation dans la voix.
« Daniel ? J’arrive ! Je serai là dans une vingtaine de minutes ! » répondit-elle d’une voix enjouée et étrangement profonde.
La communication se coupa, et le barman remit le talkie-walkie dans sa poche en se retournant, l’air un peu moins hagard qu’à mon entrée. J’arborais moi-même un sourire passablement incontrôlé, depuis l’enthousiasme apparent de la jeune femme à l’évocation de mon nom. Si cela faisait partie de la tactique pour me faire me sentir indispensable chez Entropy, c’était un bon début.
L’homme tapota machinalement le comptoir et s’adressa de nouveau à moi en désignant l’assez vaste salle de son autre main :
« Tu n’as qu’à t’asseoir à une table en l’attendant. Tu veux quelque chose ? Vous buvez des pintes à Haven ? »
« Curieusement, depuis que l’alcool ne rend plus ivre, on n’en boit plus tant que ça. » répondis-je, en haussant les sourcils. « Une pinte, à onze heures et quelques du matin ? »
« Bah, il n’y a pas d’heure pour se faire plaisir ! », s’esclaffa-t-il, d’un ton jovial.
« Va pour une pinte, alors. », conclus-je en secouant machinalement le bras pour dégager ma manche de mon poignet, afin de pouvoir payer.
« Non, c’est pour moi. Considère ça comme un cadeau de bienvenue. » m’arrêta-t-il tout en attrapant une chope et en la plaçant sur la tireuse, qui la remplit presque instantanément sans une goutte de mousse.
Dans un sourire poli, j’attrapai ma bière et allai m’installer sur la table la plus isolée de celles déjà occupées, veillant à me placer face à l’entrée du bar. Ma petite modification de l’autre soir avait été effacée par la mise à jour quotidienne du Système, ainsi je n’étais de nouveau plus sujet à l’ivresse. Somerset m’avait expliqué que c’était aussi l’une des raisons pour lesquelles ils ne traquaient pas inlassablement les malins comme moi qui s’injectaient des patchs pirates.

Je songeai à passer le temps en regardant une vidéo ou en jouant à un jeu sur mon ICP, mais je voulais faire profil bas. Ne pas trop montrer que j’étais encore Connecté. Alors, je me contentai d’observer, et de réfléchir. L’accueil relativement chaleureux, l’excitation dans la voix d’Eleanor, la pinte gratis… pour l’instant, on était à l’opposé d’un traquenard. Je devais bien l’avouer, j’avais hâte de revoir la jeune femme. Tout était allé trop vite la fois précédente, comme dans un rêve. Un rêve flou, à cause de ce foutu scotch.
Les Déconnectés portaient assez mal leur nom. Que ce soient les deux couples ou la bande d’amis, toutes les tables étaient presque silencieuses. Chacun semblait être absorbé par son propre petit bout de technologie, partageant éventuellement une trouvaille marrante de temps à autre puis replongeant dans le virtuel. Les seuls concentrés sur du réel restaient encore les deux hommes, accoudés de chaque côté du comptoir, qui parlaient à voix basse en me jetant parfois des coups d’œil curieux.

Un quart d’heure passa, et j’avais presque descendu les deux tiers de ma pinte quand la porte du bar s’ouvrit à nouveau. Eleanor entra, les cheveux un peu en vrac, portant des vêtements pas au top de la propreté, passablement poussiéreux. Le barman me désigna d’un vague signe de la main, et elle tourna la tête dans ma direction. Aussitôt, un sourire s’étira sur son visage, et elle marcha vers moi d’un pas rapide. Son expression renfermait un peu d’étonnement, comme si elle ne croyait toujours pas que j’aie pu mordre à l’hameçon. La pauvre, si elle savait…
« Daniel ! Wow, je… ça me fait plaisir que tu sois venu, tu sais ? » souffla-t-elle, la respiration hachée. Elle s’assied à ma table, directement en face de moi, et se retourna vers le comptoir. « La même chose, s’il te plait ! »
« J’ai encore du mal à croire que je suis là moi-même. Je suppose que j’avais au moins un peu envie de te revoir ! » répondis-je, sans trop y penser. Sérieusement, j’étais vraiment en train de la draguer ? Merde, Daniel, tu es en mission pour Winthorpe, arrête de penser avec ta queue…
« Alors, est-ce que tu as déjà fait ton choix, ou est-ce que tu as encore besoin que je sois convaincante ? » sourit-elle, alors que le barman lui apportait une chope pleine. Elle avait légèrement rougi à ma remarque, et n’avait même pas cherché à le cacher.
« Sur le fond, je suis assez convaincu, mais il va falloir qu’on y mette les formes. » improvisai-je, suivant le conseil de Somerset de rester crédible et exigeant. « Pour l’instant, j’habite dans un grand appartement tout confort, je suis immunisé aux maladies et j’ai un diplôme en or qui devait se montrer très rentable. Si je dois échanger ça contre une place dans un lit superposé, une pneumonie et un job de larbin qui écrit trois bouts de code pour faire la pluie et le beau temps, je ne suis pas sûr de signer. »

C’était sans doute un peu plus culotté que ce que les agents de Winthorpe avaient à l’esprit, mais tant pis. Je ne savais pas si c’était l’envie d’impressionner la jeune femme, ou le trop plein d’angoisse qui modifiait curieusement ma personnalité, mais ça semblait diablement efficace.
« Je comprends tout à fait, le contraire m’aurait étonné. » s’amusa-t-elle en posant ses mains sur la table, à quelques centimètres de la mienne. « Alors, dis-moi, Daniel. Quelles sont tes exigences ? »
Je pris le temps d’ingurgiter une grande lampée de bière avant de répondre :
« Un minimum de confort, avec mon propre appartement dans lequel je puisse vivre sans nanomachines en n’attrapant pas quinze infections la première semaine. Une citoyenneté, je veux avoir les mêmes privilèges que n’importe quel autre membre d’Entropy, pas de « formule débutant ». Mais, surtout, je veux être impliqué. Je ne suis pas là pour me tourner les pouces, si je vous rejoins, je veux en avoir pour mon argent. Participer aux grandes opérations, être au courant de ce qu’il se passe. Je n’ai pas appris le fonctionnement du Système sur le bout des doigts pendant cinq ans pour devoir commencer du bas du tableau. Cela te parait honnête ? »
Je replongeai vite dans ma boisson pour cacher mon besoin urgent de reprendre mon souffle. Bon dieu, quel discours. C’était moi qui avais dit ça ? Peut-être avais-je les épaules pour cette mission, finalement…
Le sourire d’Eleanor s’agrandit, et un air de défi apparut sur son visage. Elle se pencha légèrement en avant, et son regard qui me transperçait n’était plus qu’à quelques centimètres du mien. Lorsqu’enfin elle rompit cet instant si intense, après une poignée de secondes, je réalisai qu’elle tenait sa choppe devant elle, au milieu de la table. J’attrapai la mienne, déjà bien plus entamée, et trinquai.
« Je pense que l’on va bien s’entendre. » conclut-elle, une délicieuse malice dans la voix.


Commentaires