Note de la fic : :noel: :noel: :noel: :noel:

Entropy


Par : Cuse
Genre : Action, Science-Fiction
Statut : C'est compliqué



Chapitre 8 : Se préparer à l'impact.


Publié le 02/11/2013 à 15:48:53 par Cuse

C’était le moment idéal pour en demander un peu plus. Je l’avais visiblement convaincue, et il était temps d’avancer un peu dans ma mission. Aussi attirante que fut cette fille, je ne comptais pas particulièrement m’éterniser à Rockhill. Je bus une bonne lampée pour me donner du courage, et lui demandai, d’un air que je voulais détaché mais déterminé :
« Alors, dans quoi est-ce que je vais me lancer ? Vous avez un projet de prévu ? Quelque chose d’un peu plus gros que de faire pleuvoir en pleine journée ? »
« Haha, » ricana-t-elle en ne quittant pas son sourire espiègle, « on a trinqué, mais tu ne fais toujours pas officiellement partie des nôtres, Daniel. »
« Oh, allez, laisse-moi au moins lire quelques clauses du contrat avant de le signer ! » répondis-je, sur le ton de la plaisanterie. « Vous comptez passer au niveau supérieur ? Déconnecter les gens de force ? Ou même quelque chose de plus… létal ? »

Elle était là, la limite, et je venais d’allègrement la franchir. Eleanor soupira tout en se reculant au fond de son siège, retirant ses mains de la table. Pas besoin d’être un expert en langage corporel pour comprendre que j’étais allé trop loin. Son regard se perdit dans le vide quelques secondes, avant de revenir se planter dans le mien, non plus espiègle, mais totalement sérieux. De nouveau, elle se pencha en avant, mais cette fois cela ne ressemblait plus du tout à du flirt.
« Si c’est pour cela que tu es venu, tu peux repartir. Nous ne sommes pas des terroristes, nous… Ce n’est pas qui nous sommes. Plus jamais. » chuchota-t-elle, de l’émotion plein la voix.
Ces deux derniers mots semblaient lourds de sens, mais je ne les comprenais pas. Entropy avaient-ils déjà été une faction terroriste ? Somerset n’avait rien mentionné de tel. Néanmoins, je ne pouvais pas creuser le sujet. Il fallait à présent que je rattrape le coup. Et puis, en un sens, je venais d’obtenir la réponse à ma question.
« Ce n’est pas pour ça que je suis là. Je voulais juste être certain que l’on soit sur la même longueur d’onde. » murmurai-je, son regard toujours planté dans le mien.
Elle sembla se détendre un peu, mais ne répondit rien.
« La suite du programme, c’est quoi ? » continuai-je, espérant la remettre sur de bons rails.

Eleanor me regarda de nouveau dans les yeux, avec une moue pensive. L’instant de vérité. L’avais-je convaincue ? Le lapin blanc allait-il m’inviter au fond de son terrier ?
« Cul sec. » lança-t-elle simplement, dans un soupir.
De toutes les réponses à laquelle je m’attendais, celle-là n’en faisait définitivement pas partie. Mais je n’étais plus en position de discuter. J’avais outrepassé mes droits, il était à présent temps de faire profil bas. Alors, j’attrapai ma chope, et en descendis le quart restant. Eleanor, elle, délaissa la sienne, et se leva, sans un mot.
« On va où ? » demandai-je docilement.
« Chez moi. Je vais te montrer où tu vas vivre, une fois qu’on t’aura retiré les nanomachines. » répondit-elle en me tournant le dos.
J’avais bien entendu ? J’allais vivre chez elle ? Cela me semblait délicieusement prometteur, sans doute un peu trop même.
« Enfin, chez mon père, plus précisément. » poursuivit-elle, une malice mal cachée dans la voix.
D’accord, merci pour l’ascenseur émotionnel. Je ne rétorquai rien, attendant qu’elle ait terminé son petit suspense pour m’expliquer de quoi il en retournait. Je sortis du bar sur ses pas de la même façon que j’y étais rentré : sans qu’aucun des autres clients, le petit vieux mis à part, ne daigne lever le nez. Dehors, le soleil était haut dans le ciel, et l’air moins frais qu’à mon arrivée. Les rues, elles, étaient toujours aussi vides. Une personne par-ci, une voiture par-là. Je trottai pour revenir à hauteur de la jeune femme, et la regardai en haussant les sourcils, symbole universel du « j’aimerais qu’on m’explique ». Au moins, j’avais réussi à remettre ce joli sourire sur son visage, et c’était déjà une victoire en soi, tant pour le bon déroulement de ma mission que pour mon intérêt personnel. Elle me laissa mariner encore quelques secondes, le temps pour nous de passer le coin de la rue, arrivant sur l’une des artères principales du centre de Rockhill.

Là, à une centaine de mètres devant moi, se dressait un bâtiment qui surplombait toute l’avenue. Je levai les yeux pour l’observer sur toute sa hauteur, et quand mon regard revint au plancher des vaches, je constatai que la jeune femme me regardait.
« C’est là. L’hôtel Holloway. » déclara-t-elle, avec un peu de fierté.
« L’hôtel ? » m’étonnai-je, alors que nous nous remettions à marcher. « Ton père possède un hôtel ? »
« Ouais. Tu as entendu parler de cet empire hôtelier qui a coulé, il y a pas loin d’un demi-siècle ? Ils ont été obligés de vendre leurs hôtels à prix cassé pour payer leurs dettes. Mon grand-père a flairé le filon, et a investi toutes ses économies dans celui-là. Quelques années plus tard, la station balnéaire de New Haven était choisie pour devenir la toute nouvelle mégapole ultra-technologique. L’hôtel a affiché complet pendant plus d’une décennie d’affilée. Quand mon grand-père est mort, mon père lui a succédé, et voilà. On n’est pas pleins aux as, à cause de quelques mauvais investissements et autres erreurs, mais suffisamment pour voir venir. Mon père a fait partie d’Entropy il y a quelques années, et même s’il ne veut plus participer à nos actions, il continue à nous soutenir. En particulier, en proposant des hébergements pour les recrues. Tu es un peu un invité d’honneur, alors tu as droit à une suite au douzième étage. Juste en face de la mienne. »
Enfin, le revoilà. Ce petit air joueur, espiègle, ce flirt à demi-mot dans son intonation et son regard, celui que j’avais entrevu dans le bar avant de tout faire retomber à vouloir aller trop vite dans ma mission.
« Donc tu t’appelles Eleanor Holloway ? » demandai-je, dans un rictus.
« Exact. »
« Moi, c’est Daniel Shelby. »
« Je sais. Ton nom de famille est sur ton diplôme, dans ta chambre. Je n’ai pas pu m’empêcher de fouiner un peu. Désolée. » avoua-t-elle, la tête penchée vers le bas.

A ces mots, nous étions arrivés en bas de l’immeuble. Il semblait imposant ici, au milieu du centre-ville, mais il aurait semblé totalement ridicule à New Haven. L’enseigne « Hôtel Holloway » s’élevait au-dessus de nos têtes, en lettres dorées fixées entre le premier et le deuxième étage. Eleanor passa la porte automatique, et je lui emboitai le pas. Les deux réceptionnistes la saluèrent d’un « Bonjour mademoiselle Holloway » presque en cœur, puis leur attention se reporta sur moi. Je leur fis un geste poli de la tête, auquel ils me répondirent par un « Bonjour Monsieur Shelby » non moins enthousiaste, qui eut le don de me surprendre.

L’écart technologique avec New Haven, au premier abord, était loin d’être évident. Les ascenseurs étaient très semblables à ceux de mon immeuble, tant dans leur apparence que dans leur fonctionnement. Le douzième étage, lui, était assez luxueux, et je supposai que la règle qui s’appliquait chez moi était également valable ici. L’altitude reflétait la richesse.
« Laquelle est ma suite ? » demandai-je, m’étonnant que nous ne nous soyons pas arrêtés à la réception pour prendre une clé, sous quelque forme qu’elle fut.
« Là, » m’indiqua Eleanor tout en pointant du doigt l’une des deux portes au fond du couloir, numérotée 1205. « Mais pour l’instant, on a quelque chose à faire dans la mienne… »
Elle avait prononcé cette phrase avec un petit sourire en coin, tout en effleurant le capteur situé à côté de la porte d’en face, la 1206, du bout de l’index. Bon sang, cette fille allait finir par me rendre dingue. Je pénétrai donc dans sa suite, sur ses talons, essayant de me rappeler le niveau de sex-appeal du caleçon enfilé quelques heures plus tôt. L’endroit était assez spacieux, à peine moins que mon propre appartement, mais était largement aussi lumineux. L‘agencement était très moderne, en tout cas bien plus que l’on ne fut en droit de s’attendre pour un hôtel vieux de plus d’un demi-siècle.

Une fois de plus, le dépaysement n’était pas d’actualité. Sur le mur du salon, un hologramme défilait avec les informations du jour, et dans la cuisine à l’américaine je remarquai les mêmes appareils ménagers que je possédais moi-même. Les Déconnectés étaient loin d’être aussi arriérés technologiquement que la rumeur le laissait entendre. Ils étaient « seulement » dépourvus de nanomachines. Mais cette simple et unique différence changeait tout, il ne fallait pas l’oublier. Ils étaient constamment sous la menace d’accidents, de maladies et de la criminalité. Ils avaient chaud, froid, mal, peur, sans rien ou presque pour le contrôler autre que leur propre esprit.
« Mets-toi à l’aise sur le canapé, » indiqua Eleanor, me tirant de ma réflexion, « et enlève ton t-shirt. J’arrive dans une minute. »
Elle disparut dans ce que je soupçonnais être sa chambre, et je restai là, ces dernières paroles ayant chassé mes pensées précédentes de mon esprit à toute vitesse. Jouait-elle encore avec moi, ou allions-nous enfin passer aux choses sérieuses ? Impossible de savoir, avec cette fille.
Bien évidemment, je m’exécutai. Assis sur le canapé, torse nu, révélant ainsi mon bronzage quasi inexistant et ma musculature somme toute très banale, à peine entretenus par les nanomachines. Désireux de plaire à la gente féminine mais ne souhaitant pas passer mon temps dans une salle de sport, j’avais craqué pour la version de base du programme de musculation automatique. La version luxe vous transformait en un demi-Dieu grec, mais même si j’en avais les moyens, je n’arrivais pas à me mentir à moi-même à ce point.

J’entendis des pas feutrés derrière moi. La jeune femme revenait, sur la pointe des pieds. Je pris une inspiration, et m’attendis à avoir le souffle coupé, par une lingerie fine ou moins si affinité.
Rien de tout cela. Elle portait les mêmes habits poussiéreux, à mon grand désarroi. Elle s’assied à côté de moi sur le canapé, et son sourire s’agrandit en croisant mon regard déçu, avant un furtif haussement de sourcil qui semblait vouloir dire « hey, à quoi tu t’attendais ? ». Un contact froid sur ma peau me fit baisser la tête, et je vis que la jeune femme appliquait sur mon bras un coton imbibé d’un liquide. Son autre main tenait une seringue vide que je n’avais pas encore remarquée.
« On a besoin d’un échantillon de ton sang pour paramétrer la machine qui nous servira à te purger des nanos. Tu es prêt ? » chuchota-t-elle dans mon oreille.
Ah, oui. La purge, c’est vrai. Une partie de moi espérait que les renseignements glanés aujourd’hui suffiraient à contenter Somerset, mais c’était peine perdue. Que je le veuille ou non, j’allais devoir vivre sans nanomachines quelques temps. Tant qu’à faire, autant être convaincant. Et puis, un échantillon, ça ne m’engageait à rien, après tout.
« Oui. Vas-y. » répondis-je, avec autant d’assurance que possible.
Eleanor planta l’aiguille dans mon bras, et tira sur le piston. La seringue se remplit de mon sang, et malgré la couleur très sombre de celui-ci, on arrivait vaguement à distinguer les milliers de microscopiques points noirs qui le parsemaient. Sa ponction terminée, l’apprentie infirmière déposa l’instrument sur la table basse, et frictionna la minuscule plaie avec un nouveau coton. Elle était agenouillée, sur le canapé, à quelques centimètres de moi, sa main caressant mon bras, sa respiration résonnant dans mon oreille. Nos regards se croisèrent, et restèrent accrochés, l’espace d’une poignée de secondes. Un instant d’immense tension, comme le calme juste avant la tempête.

Et puis, deux bips provenant de son pantalon nous firent sursauter. Elle se redressa, me tenant le coton pour que je continue à presser la plaie, et sortit son petit talkie-walkie de sa poche.
« Eleanor ? » dit-elle, dans un soupir légèrement gêné.
« Viens au bar, et ramène l’ingénieur s’il est toujours avec toi. Winthorpe nous ont renvoyé Charlotte et Ben. C’est pas beau à voir. » urgea une voix inconnue.
La jeune femme se releva immédiatement, l’air inquiète, et se tourna de nouveau vers moi :
« Tu as entendu. Il faut que l’on retourne là-bas. Bordel, les enfoirés... » jura-t-elle entre ses dents alors que je remettais mon t-shirt.
« Qui c’est, Charlotte et Ben ? Qu’est-ce qui leur arrive ? » demandai-je, concerné à mon tour.
« Ce sont les deux autres membres d’Entropy qui pirataient les émetteurs météo, le soir où l’on s’est rencontrés. Tu es sur le point de savoir à quel destin tragique tu m’as fait échapper… »
Elle trottina jusqu’à la porte, moi sur ses talons, et ensemble nous sortîmes de cet appartement plein de promesses inachevées.


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